Le Grand silence (Il Grande Silenzio)

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Dans la province de l’Utah, aux Etats-Unis. Le froid extrême de cet hiver 1898 pousse hors-la-loi, bûcherons et paysans affamés à descendre des forêts et à piller les villages. Les chasseurs de prime abusent de cette situation. Le plus cruel se nomme Tigrero (Klaus Kinski). Mais un homme muet, surnommé « Silence » (Jean-Louis Trintignant), s’oppose bientôt à eux…

Avertissement, et ne venez pas dire après que vous n’avez pas été prévenus : impossible pour ma tronche de parler de ce film sans quelques « spoilers ». Donc, si vous ne l’avez pas vu : de un, vous ne lisez pas plus loin, de deux, vous regardez le film fissa, c’est une merveille, de trois vous revenez ici pour lire la chronique (ben oui quand même, que je ne me sois pas cassé le c…pour rien…). Maintenant si vous voulez lire tout de suite, je ne vais pas vous en empêcher non plus mais si j’ai des réclamations après, vous irez vous faire pendre…

Le western européen a été gâté par les « Sergio » : il y a Leone bien entendu, mais aussi Sollima ( Colorado, Le Dernier face-à-face et Saludos Hombre, 3 pépites absolues) et celui qui nous intéresse ici n’est autre que Corbucci, dont on ne compte plus les perles offertes au genre : Django, Il Mercenario, Companeros, Navajo Joe, …et donc, sa pièce maîtresse, Le Grand Silence.
Inspiré d’une histoire vraie, le massacre de Snow Hill survenu en 1898 (des chasseurs de primes, sous couvert de la loi, exécutèrent des paysans et des bûcherons affamés qui avaient commis quelques larcins afin de se nourrir durant un hiver rude tandis qu’une loi les amnistiant traînait à être votée, laissant la porte ouverte aux bounty hunters appâtés par le gain…), le film s’ouvre sur le personnage principal chevauchant sa monture dans de magnifiques paysages enneigés, le tout sur une musique splendide et mélancolique de Monsieur Ennio Morricone. C’est beau, tout simplement… Quelques minutes de calme avant un déferlement de violence…Puis, on plonge dans le récit, somme toute assez simple et linéaire, le traditionnel affrontement du bien contre le mal, mais qui va être littéralement transformé par le traitement qui en sera fait par le réalisateur.

KINSKI - TRINTIGNANT

« Jean-Louis, je t’avertis : Franck Wolff est THE spécialiste des jeux de mots pourris » (voir + bas)

Héros solitaire rappelant inévitablement d’autres figures emblématiques du genre, telle Django ou l’homme sans nom cher à Leone ; méchant TRES méchant ; belle en détresse : clairement, les clichés du western sont là mais Corbucci va les malmener jusqu’à plus soif pour nous livrer une œuvre d’une noirceur absolue assez rare, enveloppée dans des draps originaux puisque les décors habituellement arides du western sont remplacés par des montagnes remplies de neige qui étouffe littéralement par son abondance, le cadre très resserré de l’image augmentant encore cette sensation et magnifiant l’intrigue. Et les images, nombreuses, du sang coulant sur cette surface immaculée n’en seront que plus belles.
Le personnage de Silence, motivé par la vengeance (sa famille fut assassinée par des chasseurs de primes) se retrouve quasi seul face cette bande de bounty hunters assoiffée de sang et d’argent, menée par un Klaus Kinski en forme olympique, époustouflant sous la parure de Tigrero (il faut l’entendre dire, limite plaintif et implorant, à une épouse inconsolable qu’il vient de rendre veuve : « il faut nous comprendre, c’est notre gagne-pain… »). Même le shérif du village, interprété par l’excellent Franck Wolff, ne peut venir officiellement en aide au héros, comme il le voudrait, la loi étant du côté de Tigrero et ses sbires… L’homme de loi peut juste espérer un faux pas qui lui permettra d’arrêter cette ordure, ce qui finira par arriver… mais il le paiera de sa vie…

Franck Wolff

« Dis Jean-Louis, tu sais ce que je vois là-bas dans la neige ? Klaus qui skie  » (tadaaam, jeu de mot pourri)

On le voit, rien ne nous est épargné, pas question que les méchants soient punis : le shérif, piégé par sa bonté, est tué bêtement et lâchement, la pute au grand cœur, amoureuse de celui-ci, y passe aussi. Et Silence, meurtri, sa main éclatée et donc dans l’impossibilité de se défendre, devient une figure quasi Christique quand il s’oppose lors du duel final à Tigrero et que celui-ci l’abat, sans un sourcillement, comme un chien. La belle amoureuse du héros, sera bien entendu également envoyée rejoindre ses ancêtres … Ceci avant le massacre final des villageois « coupables » d’avoir voulu survivre… Comme des animaux, ils sont abattus, genoux à terre, mains liés dans le dos, par la bande de Tigrero… La fin du film nous montre ce ramassis de crapules s’en allant, son forfait accompli, sans un regard pour les victimes exécutées pour l’argent, simplement parce que la loi les y autorise… Comme le chantait Johnny, noir c’est noir, vous étiez prévenus…

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Désolé Franck, Klaus m’avait prévenu mais rien à faire, un jeu de mot pourri comme celui-ça, c’est intolérable… » Bam !

Impossible de passer sous « silence » (rires !) la savoureuse anecdote concernant l’autre fin tournée par Cobucci. Effrayé par le résultat et la noirceur du film, le producteur exigea une fin moins horrible que le réalisateur et ses acteurs durent tourner à contre-coeur. Dans celle-ci, le personnage de Silence sort vainqueur de son affrontement contre Tigrero et ses sbires, le shérif, miraculeusement ressuscité, venant lui prêter main forte et les villageois sont sauvés. Happy-end, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… Malin, Corbucci planta volontairement le tournage de cette fin alternative afin qu’elle soit inutilisable…D’après certains témoignages, il semblerait que des pays auraient néanmoins monté cette fin extrêmement stupide pour la diffusion du métrage sur leur territoire mais cette information est sujette à caution. On peut découvrir cette conclusion « autre » sur le DVD édité par Studio Canal et elle est en effet assez risible tant dans le fond que dans la forme. Bien joué Sergio ! Si Le Grand silence est une telle réussite, c’est aussi à cause de cet unhappy end !

Notons également qu’une adaptation quasi intégrale du film a été faite en bande dessinée dans le 1er volume de l’excellente série DURANGO d’Yves Swolfs (sous le titre Les Chiens meurent en hiver). L’auteur, féru de western européen, y reprend en effet la trame du film de Corbucci, en y changeant cependant le final, ce qui est compréhensible… Il n’est en effet pas spécialement vendeur de commencer une série en y tuant le personnage principal au 1er tome…

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Permettez-moi de terminer la chronique en évoquant une petite anecdote personnelle : lors du Bloody Week-End 2015, le grand Alain Petit (rires 2 !), spécialiste du genre entre autres et accessoirement un Monsieur vraiment bien, y dédicaçait son formidable ouvrage 20 ans de western européen. Votre serviteur, tout intimidé par la belle personnalité et l’érudition de l’auteur, se voit poser la question « Quel est votre western européen préféré ? ». Ni une ni deux, je lui cite Le Grand silence et son regard s’illumine, l’amour qu’il porte à ce film étant énorme. Il m’avoua qu’il était très heureux qu’on lui cite ce titre quand il posait cette question (nous étions 4 à l’avoir fait à cet instant) les Leone étant le plus souvent cités. Bon, vous vous en tapez le coquillard mais j’aime bien cette anecdote et c’est un beau souvenir pour ma pomme…
Allez, filez (re)voir cette merveille de nihilisme, cette pépite du cinéma italien, du western et tout
simplement du 7ème art, c’est le meilleur conseil que je puisse vous donner !Affiche

Le Grand silence : de Sergio Corbucci (1968)

Avec : Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Franck Wolff, Vonetta Mg Gee,…

Musique : Ennio Morricone

Evil Ash

Possédé par le démon du cinoche et ses déclinaisons depuis que Jason étripe les ados en chaleur,je le kiffe sous toutes ses formes : généreuses,plantureuses ou plus fines. Tous les genres y passent et, comme avec un gros gâteau plein de crème (pas) fraîche, je n’en suis jamais repu ! J’en veux, encore et encore ! Bedeliaaaaa,je veux mon gâtôôôô !

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4 réponses

  1. Rogs Mirdi dit :

    Belle chro! Je vais laisser le temps passer, le temps d’oublier que je connais la fin, et je tenterai one day, tiens 🙂 Heureusement que je suis pas allé voir Alain Petit, il m’aurait frappé si je disais Wild Wild West !

    • Evil Ash dit :

      Merci Rogs 🙂 On ne peut pas dire que je n’avais pas prévenu pour la fin…Mais franchement difficile de parler de ce film sans évoquer ce côté très noir. Sinon, Wild Wild West n’est pas un western européen…limite pas un western..Est-ce un film d’ailleurs ? Je me pose toujours la question… 😉 (j’ai un rapport bizarre avec Wild Wild West, je ne le déteste pas si j’arrive à oublier que ça s’appelle Wild Wild West et que c’est une adaptation foirée d’une de mes séries préférées… En gros, c’est un peu comme avec le 1er Mission Impossible, si ça portait un autre titre, j’apprécierais…peut être. Dans les 2 cas, des véhicules pour une grosse star et un raté complet niveau adaptation de la série)

  2. Roggy dit :

    En lisant ta chronique, je me demande si j’ai bien vu le film en fait. J’ai visionné quelques uns de ces westerns européens mais il est possible que celui-ci m’ait échappé. Heureusement, je n’ai pas lu comment il finissait 😉

    • Evil Ash dit :

      Lol. Tu as bien fait alors (mais j’avais prévenu que ça spoilait). Et si tu ne l’as pas vu, tu as de la chance, tu vas le découvrir . Franchement dans mon top 3 de l’euro western.

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