L’interview presque façon Proust d’Alan Deprez

Alan dérouillé par Baï Ling au Bifff…Le pire c’est qu’il aime ça !

Journaliste et collaborateur chez Mad Movies, Médusa, Cinémagfantastique mais aussi anciennement chez Lui (le magasine Lui, pas chez lui, enfin si il a peut-être écrit chez lui pour Lui, bref, suivez un peu merde !) et Hot Vidéo, Alan Deprez est aussi le réalisateur, le scénariste et le directeur de production du court-métrage Cruelle est la nuit produit par Adana Productions. Ce court fait pas mal parler de lui puisqu’il a déjà été présenté dans une dizaine de festivals (et ce n’est pas fini) dont celui de Cannes et le BIFFF mais aussi à Tokyo, en Argentine ou au Paraguay ! Il était donc normal de le soumettre à la question, sans torture, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il sait se montrer prolixe !

Comment es-tu tombé dans la marmite ciné ? Tout petit déjà ou quelqu’un t’y a plongé plus tard ?

Je suis fils unique et j’étais un enfant très réservé, avec un monde intérieur assez « animé ». J’inventais constamment des histoires, y impliquant mes amis et mes jouets. Mon imagination marchait à plein. Il n’était pas rare que je me plonge dans ces aventures jusque la fin de l’après-midi, transformant par exemple le jardin de mes grands-parents en une planète hostile, où je débarquais dans le rôle d’un astronaute en mission. De mémoire, dès l’instant où j’ai été en âge d’apprécier un film, le cinéma a occupé une place centrale dans ma vie et a nourri mes mondes imaginaires. Je me rappelle d’une ressortie en salles de Bambi, à laquelle je m’étais rendu avec ma grand-mère maternelle (mes parents étaient très occupés par leur boulot et elle s’occupait souvent de moi… paix à son âme). C’était dans un cinéma de Charleroi – jadis nommé Carollywood (ça ne s’invente pas) – et je me souviens avoir demandé si je pouvais jouer avec les autres mômes qui couraient devant le grand écran. De fil en aiguille, j’ai développé un véritable amour pour les monstres. J’adorais jouer avec mes figurines et coffrets Mighty Max (les plus anciens se souviendront), puisqu’ils contenaient des tas de créatures bigarrées. C’est à cette époque que je suis tombé raide dingue du Beetlejuice (1988) de Tim Burton, que j’ai visionné des dizaines de fois, au point d’en user la bande de la VHS. J’étais sous le charme de cette farce macabre, de sa poésie bizarre et de son humour noir, tout autant que séduit par ses visions presque psychédéliques ou par son amour des freaks (ce que je comprendrais bien plus tard).

« Là, je vois en dessous de la robe de Baï Ling et ça m’éclate !!! « 

Comment s’est forgée ta culture ciné ? Vers où vont tes préférences ?

C’est une constante parmi les personnes que tu interviewes, mais je vais aller dans le même sens : c’est au sein des vidéo-clubs que s’est construite ma culture cinéphile. C’était des endroits fascinants et où l’on se sentait en paix. Une impression que je n’ai que rarement éprouvée par la suite… Dans le petit bled d’où je suis originaire (Tamines, en Wallonie-ndr), je n’ai connu que deux de ces lieux. Le premier était situé non loin du pont enjambant la Sambre (la rivière qui traverse la ville) et, si je ne me trompe pas, à l’heure actuelle, s’y trouve une poissonnerie (à moins que ce ne soit la rôtisserie aux allures de friterie installée depuis peu ? – à force, on s’y perd ! -), tandis que le second – qui a ouvert ses portes quand le premier vidéo club a fermé – faisait face à la gare. Je m’y rendais avec mes grands-parents qui, lorsque je logeais chez eux, me laissaient louer à peu près n’importe quoi. Je me dirigeais alors systématiquement vers le rayon horreur. Les jaquettes des VHS posées sur les étalages déchaînaient mon imagination (je me remémore le visuel d’une édition de Face à la mort qui m’avait passablement choqué, bien que je ne découvrirais la « filouterie » de John Alan Schwartz que des années plus tard).

C’est ainsi que j’ai pu visionner des tas de séries B et la majorité des téléfilms adaptés de l’œuvre de Stephen King (ma mère m’avait inoculé sa passion pour les romans du maître, que je dévorais durant les vacances scolaires). Je dois aussi admettre que je n’étais pas dupe de ce qui se trouvait dans la pièce dévolue aux productions coquines et que j’essayais d’y zieuter au travers des longs fils du « rideau à franges » qui délimitait ce petit espace. Je n’allais pas tarder à en avoir une meilleure idée, grâce à l’abonnement à Canal + que mes grands-parents avaient souscrit. En loucedé, j’ai donc visionné mon premier porno vers 7 ou 8 ans (sur VHS) et ensuite, j’avais pris l’habitude de programmer l’enregistrement du porno suivant Le Journal du hard, en y incluant parfois l’émission, qui me faisait bien marrer. L’anecdote est cocasse car, lorsque mes grands-parents avaient le malheur de se relever pendant la nuit et voyaient le magnétoscope tourner, je leur affirmais, le lendemain matin, que c’était tout à fait normal, puisque l’heure et la date se mettaient automatiquement à jour (d’où les chiffres qui défilaient) ! J’emmenais ensuite ces VHS à l’école et je les refilais à mes compères tout aussi « curieux » que moi.

Notre bahut n’était pas encore mixte et j’avais un gros faible pour Asia Carrera (j’ai toujours adoré les nanas d’origine asiatique), qui aurait littéralement fait bander un mort… Je me passais en boucle la bande annonce de Mission: Erotica (Michael Zen, 1998) sur mon ordi et depuis un CD-ROM que l’on avait piqué en librairie, dans un magazine pour adultes. C’est un temps révolu où l’accès au sexe se méritait ; ce qui faisait d’autant plus travailler l’imagination et générait encore plus de fantasmes. En vrac, je songe à mon enregistrement cassette de La Nymphomane impériale (Paolina Venere Imperiale, Luca Damiano, 1998) que j’ai prêté à plusieurs amis – une VHS qui circulait « sous le manteau », puis a fini par s’égarer -, ou encore à cette époque où Titof incarnait encore les jeunes premiers bien membrés. Il y a un peu plus de 4 ans, quand je venais de perdre le contrat me liant au magazine Hot Vidéo, je l’ai rencontré à l’avant-première d’un film de John B. Root et c’était vertigineux, tous ces souvenirs qui m’ont assailli… Pour ne rien gâcher, Titof est un chic type et un gars réservé.

Ma cinéphilie plus communément « genresque » (ah, le vilain mot !) s’est forgée à la lecture de Mad Movies (quel plaisir d’écrire de temps à autre pour eux depuis un peu plus de deux ans… c’est assez émouvant quand on y pense) et en me shootant la rétine aux œuvres de John Carpenter, David Cronenberg, Dario Argento, David Lynch… C’est d’ailleurs le choc esthétique ressenti face à Blue Velvet (1986) qui m’a donné envie de passer à la réalisation et de travailler dans l’audiovisuel. Tous ces réalisateurs m’ont amené vers d’autres horizons : d’une certaine façon, ils m’ont transmis l’envie de me perdre dans les méandres du cinéma bis (bien au-delà du Bis italien) et de partir à la découverte des cinématographies asiatiques ou encore d’œuvres plus extrêmes/underground.

Que nous prépares-tu de beau en ce moment ? Tes projets, ton actu ?

Eh bien, à l’heure où j’écris ces lignes (le 17 mai 2017-ndr), je m’apprête à faire mes bagages pour me rendre au Festival de Cannes. Mon court-métrage Cruelle est la nuit fait partie de la sélection officielle du Short Film Corner et c’est une super occasion de faire découvrir mon travail et de tisser de nouvelles relations pros. J’espère aussi kiffer l’expérience cannoise un maximum, car ce sera ma « toute première fois ». J’avais toujours dit que je n’y mettrais pas les pieds sans une bonne raison pour le faire, dont acte. Sinon, mon esprit est entièrement dirigé vers la promotion et la carrière du film en festivals, qui me prennent tout mon temps… et une bonne partie de mon argent (en additionnant les divers frais d’inscription en festivals, ça revient très cher). J’ai pas mal de projets dans un coin de la tête, mais je ne sais pas encore ce que le futur me réservera ou ce que j’aurai les moyens de vous proposer. L’accueil de Cruelle est la nuit sera crucial pour la suite des événements.

Du côté de mes activités journalistiques et fanzinesques, vous pourrez bientôt me lire dans Mad Movies (des interviews + un ou deux compte-rendu(s) de festival(s)), ainsi que dans le Médusa fanzine N°28 (deux interviews + une chronique). Je suis toujours aussi fier de collaborer à Médusa – un fanzine que j’adore – et d’apporter ma modeste pierre à l’édifice bâti par Didier Lefèvre (un mec en or, comme on n’en fait quasiment plus dans le métier).

Justement, à propos de Cruelle est la nuit, que j’ai eu la chance de voir au BIFFF et qui est vraiment bluffant techniquement (bravo !), comment est-il accueilli ?

De manière globale, l’accueil est plutôt bon. À l’heure où je te parle, on en sera bientôt à une dizaine de participations en festivals (sans compter qu’il y a pas mal de sélections que je ne peux pas encore mentionner) et ce n’est pas rien de pouvoir en faire la promo au Festival de Cannes. Les mois de juin, juillet, août et septembre seront très importants pour la carrière du film. Par ailleurs, des personnalités du milieu assez exigeantes et avec des goûts très marqués – comme Gilles Esposito de Mad Movies – l’ont apprécié et ça me touche énormément.

Après les festivals, le film va-t-il sortir sur support physique ? Si oui, peux-tu déjà en dire plus (date, bonus, …)

Tout à fait. Il devrait y avoir une édition DVD en 2018 (je ne peux pas encore révéler le nom de l’éditeur) avec quelques bonus, dont des « time lapse » sur la conception en atelier de certains SFX (dans l’antre des « magiciens » du Squid Lab : Daphnée Beaulieux & Erwan Simon), une palanquée de photos plateau, plus un making of très complet réalisé, cadré et monté par Julien Jauniaux, qui est également le monteur du film. C’est aussi dans la première moitié de l’année 2018 que je commencerai à envoyer la copie dématérialisée de Cruelle est la nuit aux contributeurs de la campagne Ulule qui y ont droit. On ne peut pas le faire avant, sous peine de foutre en l’air la carrière du film en festivals (NB : il ne peut pas être disponible en ligne pour être sélectionnable). Imagine la catastrophe si d’aventure, des petits malins s’amusaient à l’uploader sur des sites de téléchargement ou de streaming… Quant aux contreparties physiques (posters dédicacés par Gilles Vranckx, cartes postales/affiches signées de la main de Sabrina Sweet, etc.), pour ceux qui n’ont pas pu les recevoir à la première privée du film au Cinéma Galeries (le 1er novembre 2016), je devrais les envoyer à la rentrée ou vers la fin de l’année 2017. Je suis le seul à me charger de cela, donc je demande un peu de compréhension de la part de nos contributeurs.

De tout ce que tu as fait depuis le départ sur le ciné, de quoi es-tu le plus content, voire fier, voire « je m’la pète » 🙂  ?

Je déteste les gens qui « se la pètent ». Humainement, je trouve ça affreux. En outre, dans ce milieu, l’humilité est une valeur fondamentale et beaucoup ont hélas tendance à l’oublier… Ceci dit, je suis plutôt fier d’avoir concrétisé Cruelle est la nuit (souvent contre vents et marées) : un projet très atypique dans le paysage cinématographique franco-belge, à plus forte raison dans le domaine du court-métrage. Je suis heureux du résultat, qui est relativement fidèle à ma vision, même si on aurait eu besoin d’un peu plus de moyens et de jours de tournage (rengaine connue), étant donné que j’avais l’impression de plancher sur quelque chose de plus simple que par le passé, alors que c’était à nouveau très (trop ?) ambitieux sur une durée si réduite. J’aimais l’idée de propulser des acteurs traditionnels au beau milieu d’une partouze impliquant de vrais libertins et des actes sexuels – parfois – non simulés. Au final, Cruelle est la nuit est une œuvre « mal peignée » et peut-être difficile à appréhender – si on ne fait pas l’effort de « gratter sous la surface » -, mais au moins, elle tire les qualités de ses faiblesses : on ne nous enlèvera pas sa singularité et le fait qu’elle n’est pas formatée pour les festivals ou pour plaire au plus grand nombre. La prise de risque(s), il n’y a que ça de vrai ! (rires)

Le projet a été difficile à monter ? Le film à se tourner ? Quelles ont été tes principales difficultés ? Tu étais bien entouré je crois, par des gens passionnés et qui te faisaient confiance. Important non ?

Oh que oui… Heureusement, notre campagne Ulule a été un succès, mais comme d’habitude avec le crowdfunding, ce fut un processus long et éprouvant, sans compter que nous avons été impactés par les attentats de Paris (certes des faits beaucoup plus graves que le financement d’un projet de court-métrage… qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit !), par la sortie de Star Wars : Épisode VII – Le réveil de la Force (tout le monde ne parlait plus que de ça) ou encore par la période de Noël, pendant laquelle les gens ont d’autres préoccupations, mais qui, in fine, nous a été favorable. Cette campagne nous a rapporté 5800 euros (montant net, en enlevant la rémunération des employés d’Ulule – ça, peu de personnes en sont conscientes -). C’est déjà pas si mal, mais il faut savoir que Cruelle est la nuit a dû coûter environ 10.000 euros. Le budget a été complété par Adam Korman et Madeleine Galletto d’Adana Productions (sans eux, rien n’aurait été possible), mais aussi par moi, qui ne compte plus les deniers que j’injecte pour le film (y compris en ce moment, pour sa carrière en festivals). Ça commence à chiffrer très haut… En outre, il y a quelques coproducteurs, comme Frédéric Burlet (un gars génial) et Bertrand Leplae – qui joue le rôle de Sid – (ce sont deux personnes qui ont versé d’importantes contributions lors de la campagne Ulule), sans oublier Nicolaos Zafiriou (le chef opérateur/directeur photo de Cruelle est la nuit) et Aurore Giesbers. À titre d’exemple, les deux derniers cités ont, avec mon aide, entièrement financé le premier DCP du film. Je me dois aussi de nommer Sébastien Petit de Boîte Noire, sans qui il n’y aurait pas eu de tournage, puisqu’il a réglé les détails de facturation des deals de location du matériel. Bon, assez de cuisine interne.

Le superbe logo Adana Productions créé par l’ami Vincent Leroux

Pour en revenir au tournage (s’étalant sur 5 journées), on peut dire qu’il a été très dense et éreintant. Il nous aurait clairement fallu plus de jours de shooting, car durant les trois journées à la villa, il n’était pas rare que nous tournions de 9h00 (en matinée) jusque 3h00 du matin – donc le jour d’après -, sans pause (ou presque) et en enquillant un nombre invraisemblable de plans. L’équipe était sur les rotules et voulait ma peau ! (rires) Par chance, ce sont pour beaucoup des fidèles de mon univers et des techniciens talentueux sans qui je ne serais rien. Je leur tire encore un grand coup de chapeau, d’autant plus qu’ils étaient tous bénévoles.

Si tu avais un projet ciné à concrétiser, quel qu’il soit et avec un budget illimité, ce serait quoi ?

Aïe, ardue, cette question… J’ai envie de te répondre un long-métrage pornographique comme à la grande époque des 70’s/80’s, dans le style de ce qu’accomplissaient des auteurs comme Gerard Damiano ou Shaun Costello (pour ne citer qu’eux). Un film pour adultes délicieusement pervers, filmé avec soin, avec une belle direction de la photographie, des acteurs autant à l’aise dans le jeu que dans la performance physique et portés par un scénario en béton. Je le signerais bien sûr d’un pseudo, car dans notre société faussement libérée, il n’y a rien de pire que les stigmates laissés par une carrière dans le X, qui vous ferment quantité de portes… J’imagine que les techniciens qui m’accompagnent habituellement en feraient de même. Ça me plairait également de bosser sur un film d’horreur très viscéral et jusqu’au-boutiste, doublé d’une charge sociétale, mais aussi sur un polar classieux (je suis un admirateur de Jean-Pierre Melville), dynamité par de furieux accès de violence. Une péloche débordant d’amour des mots/du phrasé propre à la langue française, avec des dégaines marquées et de belles sapes, mais aussi de la violence hard-boiled un peu gorasse. C’est coton, car dans nos contrées, le polar est un genre qui n’attire plus les foules. De manière plus générale, je pense que le cinéma de ces dernières années a perdu le goût de la transgression, entre autocensure (le fléau de notre époque tiède) et mercantilisme à tout-va. C’est d’une tristesse…

Les 4 mousquetaires : Aurore Giesbers (co-productrice), Alan, Adam Korman et Madeleine Galletto (producteurs). Pas cruelle du tout est cette jolie photo !


Les 10 questions « passion » façon Proust :

Quel est ton premier film vu (et le contexte) ?

Comme dit plus haut, un de mes premiers souvenirs d’une séance en salle est cette projection de Bambi (un des plus grands films d’horreur de l’histoire du cinéma… si, si !), accompagné de ma grand-mère. Pour le reste, la majorité de mes émois de cinéphage ont été suscités par des VHS insérées dans le magnétoscope familial. J’adorais Beetlejuice et Batman, le défi (Batman Returns, Tim Burton, 1992), que je ne me lassais pas de revoir, encore et encore. À 7 ans, j’étais déjà fasciné par l’aura vénéneuse et le potentiel sexy de Michelle Pfeiffer dans la tenue de latex de Catwoman. Je garde aussi un souvenir ému du Total Recall (1990) de Paul Verhoeven : j’avais été frappé par son ironie, par la dégaine des mutants et surtout, par cette stripteaseuse aux trois seins (la méconnue Lycia Naff, pourtant aperçue dans L’arme fatale), qui a certainement eu un aspect fondateur dans la construction de ma sexualité.

Si on m’avait dit que je mettrais un jour une photo de Bambi sur Monsters Squad…

Ta scène ciné culte ?

C’est impossible de n’en extraire qu’une seule, je vais donc brièvement t’en citer trois. Tout d’abord, la scène de repas du génial Singapore Sling (1990) de Nikos Nikolaidis, où, dans un riche noir et blanc, une mère (Michele Valley, revue dans Canine) et sa fille (Meredyth Herold) – deux sociopathes en puissance – font un gueuleton de viandes et de fruits de mer, tout en donnant la becquée à l’homme qu’elle séquestre (Panos Thanassoulis). Elles bâfrent et engloutissent des tas de mets, qu’elles étalent sur leur corps à moitié nu, quand elles ne se font pas simplement vomir avant de continuer le repas (presque) comme si de rien n’était… Je n’ai jamais rien vu de tel, si ce n’est peut-être dans le non moins brillant La Grande bouffe (1973) de Marco Ferreri, visionné lors des séances d’été (Ecran Total) qui avaient lieu au Cinéma Arenberg, un des plus beaux cinémas de Bruxelles (depuis renommé « Cinéma Galeries »).

Ensuite, je ne peux que vous recommander le final tétanisant du Mais ne nous délivrez pas du mal (1971) de Joël Séria (l’auteur des Galettes de Pont-Aven), une œuvre qui touche au sublime (je n’en dis pas plus, pour ne pas atténuer le frisson de la première vision chez les non-initiés), mais aussi la conclusion de Café Flesh (1982) de Stephen Sayadian, un de mes films de chevet. Tandis que l’humanité est scindée entre Sex Negatives (ils ne peuvent plus pratiquer l’acte sexuel, sous peine de tomber malades) et Sex Positives (ils s’adonnent encore au péché de chair, qu’ils pratiquent sur la scène du cabaret Café Flesh), nous assistons à l’issue de la relation compliquée entre Nick (Paul McGibboney) et Lana (Michelle Bauer – sous l’alias Pia Snow -) : cette dernière a longtemps caché qu’elle faisait partie de la 2ème catégorie – alors que son mec n’arrive plus à la toucher -, mais elle ne parvient plus à réfréner ses pulsions. Elle se laisse guider sur scène pour une étreinte saphique, puis se livre corps et âme à Johnny Rico (Kevin James), l’étalon-star du show. On peut lire toute la détresse du monde sur le visage de ce pauvre Nick… À mon sens, cette scène dévoile quelque chose de très fort sur l’impuissance masculine et le fait qu’en creux, en dépit des apparences, ce sont toujours les femmes qui gardent le pouvoir. Je décèle le même sous-texte dans un des chefs-d’œuvre de Sono Sion : Guilty of Romance (Koi no tsumi, 2011).

Le film qui t’as le plus déçu, voire énervé ? Pourquoi ?

Il y en a trop. Je hais la fausse irrévérence, la flemmardise et – sauf exceptions – les œuvres auteurisantes/hermétiques pensées pour le gratin des festivals internationaux. Par conséquent, il y a des tas de longs-métrages sur lesquels je fais l’impasse. Je commence aussi à devenir allergique aux films de superhéros, quels qu’ils soient. En remontant le fil de ma mémoire, je peux mentionner l’horripilant Dreamcatcher (Lawrence Kasdan, 2003), une des pires adaptations d’un roman de Stephen King et une des seules fois où j’ai quitté la salle au beau milieu de la séance. J’avais trop l’impression qu’on se foutait de ma gueule.

Dreamcatcher : un film de merde dans tous les sens du terme (si vous en connaissez l’histoire vous comprendrez…)

Ton moment, ta scène d’humour préférée ?Les traits d’humour « virevoltants » de The Opening of Misty Beethoven (Radley Metzger, 1976) sont irrésistibles, mais je ferai plutôt référence aux teenage movies du grand John Hugues (j’adore Breakfast Club) et à certaines productions de Judd Apatow comme SuperGrave (Superbad, Greg Mottola, 2007), qui réserve son lot de scènes mémorables. J’aime aussi beaucoup la devinette pas drôle balancée par Daniel Auteuil dans Le Huitième jour (Jaco Van Dormael, 1996), avant qu’il ne se casse la gueule et que Pascal Duquenne ne rie aux éclats. Revoyez-le !

Ta scène gore favorite ?

La partouze où les corps s’entremêlent (littéralement) dans le Society (1989) de Brian Yuzna, pour ne plus constituer qu’une masse informe, suintante et désirante… Mentions spéciales au gore potache de Bad Taste (Peter Jackson, 1987), au crâne cisaillé par une table en verre dans Lost Highway (David Lynch, 1997), aux effets géniaux de Rob Bottin sur le The Thing (1982) de Big John, ainsi qu’au dernier tiers de Found (Scott Schirmer, 2012) – de loin un des meilleurs films de cette dernière décennie -, qui fait exploser la cellule familiale en un déluge de sexe et de sang, tout en ne délaissant pas son angle intimiste (très œdipien). On en ressort sonné…

Après les frères Leroux, encore un qui s’excite sur la partouze de Society…Bande de pervers !

La scène érotique la plus bandante, excitante pour toi ?

Les séances d’initiation du somptueux The Story of Joanna (1975) de Damiano, où les yeux hyper expressifs de Terri Hall font des merveilles. C’est un très grand film ; l’équivalent dans le porno de 2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) pour la S-F. Je vous l’assure. À plus forte raison quand on se rend compte que l’objectif de ce bourgeois sadien et vieillissant (immense Jamie Gillis) était – attention, spoiler ! – de mourir de la main de l’être aimé…

Pour parler de plus stricte « bandaison », je dois avouer que le mélange entre tôle froissée, fétichisme et érotisme du Crash (1996) de Cronenberg m’avait filé une gaule d’enfer !

Le film le plus déjanté que tu aies vu ?

Sans doute le foufou et très gore Riki-Oh: The Story of Ricky (Simon Nam, 1991), qui est ce qui se rapproche le plus d’une adaptation live de Ken le Survivant. Il y a souvent énormément de folie et d’exubérance dans les productions hongkongaises de Category III. J’aurais donc pu causer d’Ebola Syndrome (Herman Yau, 1996), qui se permet tous les excès, des plus vomitifs aux plus moralement douteux.

La scène la plus flippante à tes yeux ?

Je vais interpréter ta question à ma façon. Je dirais donc : prendre conscience de cette infinité de cons qui piratent un maximum de films (par le biais de torrents, de DL, du streaming, etc.) – alors qu’ils ne prennent même pas la peine d’en visionner la moitié – et qui ne se soucient guère du mal qu’ils font à l’industrie ou surtout, aux éditeurs DVD/Blu-ray indépendants, voire même aux petites boutiques. Cette mauvaise habitude prise par beaucoup me donne de l’urticaire. À l’heure où chacun se sent obligé d’avoir un avis sur tout et d’avoir tout vu, je suis clairement pour la « décroissance cinéphile » dont parlait Christophe Bier il y a peu. Il me semble important de prendre le temps d’apprécier les œuvres et d’accepter d’en rater, à jamais ou pour mieux les redécouvrir des années plus tard.

Ton actrice/acteur sur laquelle/lequel tu as fantasmé (mais vraiment, hein) ?

La délicieuse Marilyn Jess dans les « films d’amour » de mon ami Gérard Kikoïne, comme Chaudes adolescentes ou Adorable Lola (tous deux sortis en 1981). Kirsten Dunst et Scarlett Johansson me font aussi craquer, mais ce n’est pas très original. Pourtant, habituellement, je suis plus branché brunes que blondes… J’ai également envie de te citer la filiforme Eihi Shiina (que j’ai eu la chance d’interviewer pour Mad Movies) dans le Audition (1999) de Takashi Miike (je serais bien passé sous ses aiguilles !), la divine Reiko Ike (aaahhh, cette scène de combat entièrement nue dans Sex and Fury) ou encore Nikita Bellucci (la plus belle poitrine naturelle du porno français), dont j’étais intime à l’époque où je bossais chez Hot Vidéo (elle venait d’être intronisée égérie du magazine), mais qui n’a jamais obtenu une production digne de son tempérament de feu (le gonzo de bas étage, très peu pour moi…), sauf peut-être chez Kink. Ah oui, et je suis envoûté à chaque fois que Roxane Mesquida apparaît à l’écran. Il émane d’elle tant de sensualité et de mystère…

Mais le summum, ça reste Brigitte Lahaie ! Une icône du genre et un modèle, à bien des égards. Je suis encore troublé par ces plans du Fascination (1979) de Jean Rollin où elle porte une longue cape noire et empoigne une faux, l’étoffe de sa tenue glissant de temps à autre pour laisser apercevoir ses seins parfaits, tels façonnés par les dieux…

Allez, tous en choeur pour terminer cette interview dans la joie et l’allégresse : « Jeanetton prend sa faucille, lalirette, lalirette, Jeanetton prend sa faucille et s’en va couper les joncs… »

Ton souvenir le plus marquant lié au ciné ? (film, rencontre, visite d’un lieu de tournage, …)

La tristesse m’envahit quand je repense au récent décès de Radley Metzger, que j’avais eu la chance de rencontrer grâce au Offscreen Film Festival, l’espace d’une double interview (pour le site du magazine Lui et le Médusa fanzine N°26). Je remercie le destin de m’avoir placé sur sa route, car je « vénère » bon nombre de ses films, à l’instar de The Image (L’esclave, 1975), une des œuvres les plus réussies traitant des rapports SM. Cette année, j’ai aussi pu m’entretenir avec Stephen Sayadian, qui est devenu un ami (on s’échange régulièrement des e-mails pour parler de nos projets respectifs). Je dois me considérer comme chanceux car, via des festivals comme le BIFFF, j’ai pu discuter avec des personnalités de la trempe de John Landis, William Friedkin, Richard Stanley, Alex de la Iglesia, Caroline Munro, Martine Beswick, Barbara Steele, Ruggero Deodato, Umberto Lenzi, Giovanni Lombardo Radice, John Hough, Yoshihiro Nishimura, … Je ne suis pas à plaindre.

Un tout grand merci à Alan d’avoir pris le temps de m’accorder cette longue interview, passionnante et révélatrice. Toute la Monsters Squad te souhaite, ainsi qu’à toute l’équipe de Cruelle est la nuit, un succès proportionnel à votre investissement et on vous dit merde !

Evil Ash

Possédé par le démon du cinoche et ses déclinaisons depuis que Jason étripe les ados en chaleur,je le kiffe sous toutes ses formes : généreuses,plantureuses ou plus fines. Tous les genres y passent et, comme avec un gros gâteau plein de crème (pas) fraîche, je n’en suis jamais repu ! J’en veux, encore et encore ! Bedeliaaaaa,je veux mon gâtôôôô !

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3 réponses

  1. Ça fait plaisir de voir un réalisateur citer autant de bonnes références en matière de cinéma marginal et/ou déviant (« Ebola Syndrome », quel chef-d’oeuvre de mauvais goût et trashitude intégrale! – L’un des chants du cygne du Category III? Espérons que le flambeau de ce type de films reprenne un jour ) HK…) Interview super approfondie, très intéressante! Et j’ai découvert « Cruelle est la nuit » au BIFFF, ça vaut le détour à fond : le cul et le gore sont au service du film (lui apportent quelque chose, en somme), et non pas l’inverse. Quand le cul et le gore ne servent qu’à « faire joli », qu’à « garnir », si on veut, c’est potentiellement moins bon, mais ici, non seulement ce n’est pas le cas, mais en plus c’est bien maîtrisé. Vivement son prochain film!

  2. Alan Deprez dit :

    Merci beaucoup, Salvador Alien Day. Tes mots font très plaisir. Et je suis évidemment heureux que tu aies apprécié « Cruelle est la nuit », ainsi que cette interview (conduite par l’inévitable Pascal Gillon aka Evil Ash). Take care. À bientôt.

  3. Evil Ash dit :

    Merci de nous lire Salvador Alien Day ;). Et on va continuer à suivre de près l’ami Alan, tu peux compter sur nous :).

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