Twin Peaks – The Return épisodes 1 à 8

Huit épisodes de la troisième saison de Twin Peaks ont déjà été diffusés, nous voici donc arrivés pratiquement à la moitié de ce retour aussi fantasmé que redouté. Redouté, oui, on ne touche pas à un classique de cette trempe au risque de le ternir, de le souiller, de le violer par tous les trous de manière dégueulasse. Bref, le risque est immense. Et le problème, c’est que si Twin Peaks était la reine des séries à son époque, plus de 25 ans se sont écoulés depuis, les shows télé ont ainsi considérablement évolués dans son sillage. L’heure est donc au bilan de mi-parcours : Que vaut, pour l’instant, cette mouture vingt-et-unième siècle de la série culte de Frost et de Lynch ?

Petit avertissement préliminaire. Je vais, mes chers petits amis, parler ici uniquement de la troisième saison de Twin Peaks. Ce qui veut dire que les quelques lecteurs atterris sur cette page par hasard et qui n’auraient jamais vu les deux premières saisons de la série ne trouveront aucune explication préalable ni récapitulatif scénaristique. Ça signifie donc qu’on ne reviendra pas sur la genèse de cette série télé séminale, ni sur son intrigue homicide fascinante et surréaliste, ou comment elle s’achevait sur une fin ouverte et traumatique, véritable majeur tendu à ses spectateurs (la fin parfaite, en somme). Bref, rien de tout ça ici, mon article ferait 50 pages et surtout, ce n’est pas le sujet du jour. On va donc attaquer directement dans le vif du sujet, à savoir la première partie de cette troisième saison de Twin Peaks-The Return. Les deux ou trois lecteurs sus-mentionnés qui continueraient à lire (les bougres d’andouilles) sont invités à s’acheter les DVD des deux premières saisons et à entamer leur pèlerinage sur le champs. Let’s rock.

Egdol etihw eht ni elihwnaem.

Voici 26 ans que la série a pris fin avec son trentième épisode (bien que ressuscitée pour un temps au cinéma via l’excellent film Fire Walk With Me en 1992). Redécouvrir tous ces visages burinés par le temps, entendre à nouveau résonner les thèmes musicaux cultissimes et replonger dans ces méandres scénaristiques provoque en tout cas toujours un vrai frisson ! Le premier épisode reprend exactement là où l’on avait laissé notre cher Dale Cooper, dans la Loge mystique, oh joie ! On sent bien fort que ce revival a été écrit intégralement par les deux créateurs historiques de la série, Mark Frost le rigoureux, le rationnel et David Lynch l’électron libre à moitié autiste, qui a d’ailleurs aussi shooté les quelques 18 heures de cette nouvelle version. En clair, on ne pouvait espérer meilleur configuration, les deux chefs sont à la barre et tout laisse présager un carton plein. Et même si on est toujours un poil désarçonné par certains choix, force est d’admettre que la magie opère toujours. Premier constat : les deux compères ne font pas de cadeaux ! Jamais la série n’aura été aussi rugueuse, opaque et expérimentale. Mieux (pire ? c’est selon) les scénaristes déjouent une à une les nombreuses attentes des habitués, esquivent constamment le fan-service et font caca sur nos espoirs les plus légitimes ! En de malicieux contre-pieds, les mecs démolissent avec acharnement leur joli édifice et inversent la tendance ! Les saligauds ! Exemple tout bête, parmi tant d’autres : Vous aimez Dale Cooper, le héros si charismatique de la série ? Bien sûr que vous l’aimez, tout le monde l’adore ! Eh bien, si vous l’ignoriez encore, le voici à présent réduit à l’état de légume amorphe incapable de se torcher le cul et qui répète les fins de phrases de ses interlocuteurs comme un enfant attardé. Ils ont osé !!! Privée (pour l’instant) de son héros si positif et inébranlable, la série n’est plus aussi rassurante et agréable qu’elle était. Ce parti-pris est d’autant plus couillu et respectable que les deux scénaristes multiplient en plus les sous-intrigues mystérieuses et plus ou moins absconses (pour le moment, du moins) ainsi que les lieux d’ancrages, alors que jusque là, la série se déroulait toujours en vase clos, dans la paisible bourgade éponyme. Frost et Lynch semblent vouloir exploser nos repères et nos habitudes, et ne font vraiment rien pour nous faciliter la compréhension des nombreuses sous-intrigues. Cette troisième saison est pour l’instant bien moins proche de l’idée qu’on se fait de Twin Peaks que du feeling éprouvé en matant INLAND EMPIRE. Soit le film de Lynch le plus extrême en terme de narration, qui démultiplie les pistes narratives et les analyses potentielles dans une bouillie bordélique tarée. En clair, on est vraiment loin de l’ambiance paisible de la série originelle et de ce qui faisait son charme. Bien loin des tartes aux cerises et des bons cafés noirs de l’hôtel du Grand Nord. Cette troisième fournée est franchement différente, moins réconfortante et semée d’embûches. Plus radicale en fait. La violence se fait bien plus crue et dure que lors des deux premières saisons. En témoignent le meurtre malsain du jeune couple et la découverte du mystérieux cadavre décapité dans le pilot, ou encore cette scène dans laquelle un gamin se fait salement écraser par une camionnette, et pas en hors-champs hein ! On n’aurait jamais vu ça initialement. Dans le même ordre d’idée, le versant soap des origines a complètement été estompé, alors que c’était pourtant une des caractéristiques les plus notables de Twin Peaks. Au risque de laisser une bonne partie de ses spectateurs sur le bas-côté, Frost et Lynch s’engouffrent définitivement sur une autre voie, ne se reposent jamais sur leurs lauriers. Et c’est une très bonne chose : la série originelle, le film Fire Walk With Me et cette troisième saison ayant finalement chacun leur saveur spéciale, leur propre approche du même univers. Une excellente et sage décision en somme.

Avec sa magnifique garde robe, Kyle MacLachlan séduit toutes les gonzesses.

Il n’en reste pas moins que les mecs n’en font qu’à leur tête et sont sacrément perchés. Si les intrigues sont complexes, la forme se révèle elle aussi sans compromis. La mise en scène de Lynch flirte de plus en plus avec le non-sens, le papy ralentit le rythme de manière absurde, fait durer ses plans fixes de longues secondes, parfois sur du rien (genre un mec qui ballait pendant une minute !) et irrigue ses séquences de détails cryptiques… Pour mieux semer le trouble et nous désorienter, le montage va même jusqu’à faire apparaître la ville mythique et ses célèbres habitants de manière sporadique, les délivrant au compte-gouttes pour mieux nous rendre fous… Vraiment, Lynch et Frost ne tombent en aucun cas dans la facilité et emmerdent tout le monde, jouissant d’une liberté artistique totale et sans limite. Et là, on ne peut qu’applaudir Showtime qui laisse carte blanche à ces deux grands tarés, et qui diffuse en plus cette bizarrerie télévisuelle en prime time sur leur chaîne ! Pour être franc, la huitième partie diffusée est simplement le plus gros pétage de plomb télévisuel qui m’ait été donné de voir. Un épisode si radical, si fou et si libre qu’il donne le vertige (et sûrement des sueurs froide et une bonne diarrhée aux cadres de Showtime !). Imaginez un délire à la Eraserhead, (les deux-tiers du segment sont parés d’un magnifique noir et blanc) tout aussi opaque, délibérément lent et contemplatif, un vrai cauchemar éveillé, qui déborde largement du cadre étriqué du média « série télé » pour voguer sur les terres de l’Art contemporain. Un putain de dérapage contrôlé de 40 minutes, quasi muet, tour à tour poétique, flippant, drôle et hypnotique… Rajoutez-y un live de Nine Inch Nails de cinq minutes en début d’épisode et nous voilà sans doute face au segment télévisuel le moins vendeur et grand public de l’histoire du petit écran ! Et quoi qu’on en dise, qu’on apprécie ou pas ce revival, rien que pour ça, Frost et Lynch méritent tout notre respect. Dynamiter à ce point tous les codes, exploser les règles et se torcher ainsi les fesses avec les conventions, c’est tout simplement somptueux. Reste ensuite à juger si cet anticonformisme n’est qu’une simple esbroufe de poseur ou un coup de génie, mais ça, nous pourront vraiment l’annoncer une fois toutes les pièces du puzzle en notre possession, après avoir visionné et digéré l’intégralité des 18 épisodes. Mais personnellement, j’ai une foi totale en Lynch et Frost.

À la mi-saison, on peut en tout cas affirmer que la direction scénaristique reste toujours confuse, même si elle semble vaguement (et lentement) se dessiner. Mais comment les multiples sous-intrigues vont parvenir à se greffer à la storyline principale ? Ces nombreuses petites histoires amorcées et décousues, parfois laissées en suspens, créent pour l’instant un sentiment de chaos assez particulier. Jusqu’à présent, pas franchement d’équilibre entre les différentes actions qui se déroulent aux quatre coins des States et qui nous balancent à la tronche un florilège de guest stars dans de petits rôles sans grande consistance. Certains perso parviennent cela dit à se démarquer parmi les dizaines de célébrités (tous les potes sont dans la place) : la géniale Naomi Watts dans un rôle truculent et Laura Dern, la muse de Lynch qui interprète ici la fameuse « Diane », l’assistante culte car jusqu’ici invisible de Dale Cooper. Pour le reste, Ernie Hudson, Michael Cera, James Belushi ou encore Mattew Lillard (pour ne citer qu’eux) ne sont là que pour faire un petit coucou à la caméra… Un brin dommage ! Le choix de filmer l’intégralité du show et de le découper ensuite en 18 tronçons d’une heure semble finalement assez peu pertinent puisqu’ils n’ont que rarement de logique interne. Il s’agit véritablement d’un feuilleton de18 heures, d’un gigantesque film et c’est surtout comme ça qu’il faut l’appréhender (et, donc, le visionner). Pour l’instant, on pourrait dire que cette troisième mouture est un très grand arbre (disons, au hasard, un sycomore) au corps frêle et squelettique, mais qui monte haut dans le ciel. Le sommet semble pour l’instant ne pas avoir grand lien avec son tronc et on a du mal à l’appréhender dans son intégralité. Mais gageons qu’une fois les dix derniers épisodes visionnés, on aura enfin une vue d’ensemble claire et cohérente de cet arbre. Certain penseront certainement qu’on pourrait largement élaguer. Mais hé, ça ne serait plus vraiment le même arbre si on le faisait, pas vrai ?

Matthew Lillard aimerait comprendre à quoi rime sa présence ici. Nous aussi.

Lynch et Frost ont en tout cas le courage de proposer une vraie réactualisation de leur mythologie, avec l’audace et le culot qui les caractérisent. Ils ne tombent pas dans le piège du remake caché qui joue uniquement sur la nostalgie des fans, un choix discutable et artistiquement aride qu’avait par exemple choisi Chris Carter pour sa dixième cuvée de The X-Files en 2016. Finalement, cette voie expérimentale et sans compromis était logiquement la seule véritable option pour ces deux pionniers de la télé. Ayant véritablement révolutionné la série TV dans les 90’s, ils se devaient de nous surprendre à nouveau et de jouer la carte de l’expérimentation. Si on peut reprocher à Lynch et à son binôme leurs excentricités (encore que… c’est comme reprocher à Michael Bay de filmer des explosions) impossible en tout cas de ne pas approuver cette volonté de poursuivre leur série avec une vision personnelle sans regarder constamment dans le rétroviseur. Pour peu qu’on accepte de se laisser (em)porter par leur créativité bizarroïde sans toujours rationaliser les images, difficile de bouder son plaisir : cette suite contient son lot d’étrangetés jouissives qui vrillent le cervelet, dont le retour d’un personnage iconique de la série, transformé ici en… arbre électrique en haut duquel est juché un cerveau qui parle (?), de spectres noirs vindicatifs et barbus, d’un nain homicide ou encore d’un cube en verre qui semble directement lié aux Enfers, le programme promet d’être encore carrément réjouissant ! Pas de doute, David Lynch est à nouveau derrière une caméra, et bordel, on attendait ça depuis dix ans ! Le mec s’est tout simplement radicalisé encore un peu plus avec le temps, pour le meilleur comme pour le pire… Vivement la suite, en tout cas, il me faut ma dose de Garmonbozia !

Val Le Blond
Un peu comme tous ces acteurs adultes qui jouent des adolescents de 16 ans dans n'importe quel slasher, Val le blond est un enfant qui a dépassé la date de péremption depuis quelques années déjà. Collectionneur avide, nerd compulsif, il aime faire des classements dans sa tête de ses épisodes préférés de The X-Files (qui changent tout le temps), peindre en écoutant du punk-rock et prendre du retard sur ses lessives. Créateur des fanzines Torture Oculaire et La Fraîcheur des Cafards, il cherchera un emploi stable quand il sera grand. Peut-être.

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