Le Territoire des morts (Land of the Dead)

Monsters-squad-land-of-the-dead-romero-thumb02Si je voue un culte tout particulier à George A. Romero c’est que, comme pour beaucoup de monde, il a été le déclencheur de mon amour du film de genre. Très jeune, il m’a fait comprendre que le cinéma d’horreur peut divertir tout en conservant sa dimension artistique, satyrique et sociale. Mater du gore tout en réfléchissant au monde qui nous entoure ? Oui oui c’est possible ma petite dame ! On sait tous qu’à travers ses œuvres zombiesques ou non le tonton George aimait avant tout parler de la société qui l’entourait. Guerre, ségrégation, consommation sont autant de sujets abordés par les films du papa des zombies modernes et ce pour notre grand plaisir. Pour ma part, le Zombie (Dawn of the Dead) de 1978 reste l’une de mes bobines préférées. Clairement au dessus de ma pile ! C’est bien simple le jour où j’ai vu ce film pour la première fois, j’ai reçu une claque monumentale dont mes joues et mes yeux se souviennent encore. Et ne venez pas me parler de ce pseudo remake de Snyder tellement en dessous de l’original… Dans la filmographie zombiesque de ce bon George (je t’aime putain !) certains ne veulent bien considérer que la première trilogie : Night of the Living Dead (1968), Dawn of the Dead (1978) et Day of the Dead (1985). C’est clair que, dans le genre, ces trois-là sont des classiques incontournables que chacun se doit d’avoir vu au moins une bonne dizaine de fois mais le reste n’est pas pour autant à jeter. J’avoue sans mal que Diary of the Dead (2008) et Survival of the Dead (2009) m’ont un peu laissé sur ma faim, tant sur la forme que le fond d’ailleurs, mais il faut reconnaître que même là-dedans Romero apportait des idées intéressantes (comme sa critique des médias ou sur la futilité des conflits fratricides). Mais en 2005, avant de baisser d’un cran, George nous offrait un Land of the Dead un peu boudé mais carrément au niveau de ses premières bobines « of the dead » précédentes. Le film n’a clairement pas à rougir devant ses aînés et a bien des arguments qui lui permettent de poser ses cojones sur la table. Pour ma part ce fut l’un de mes films de chevets pendant une bonne partie du bahut. C’est simple, la chose me fascinait par bien des aspects. Impossible donc pour moi de ne pas le re-visionner après cette triste nouvelle du décès de notre grand pote aux binocles immenses, j’ai nommé ce cher George A. Romero !

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Allez Big Daddy, arrête de nous prendre la tête !

Le film commence par ces cinq lettres : T-O-D-A-Y. Remarquez plutôt comme avec un simple mot le réalisateur instaure dès le début sa critique sociale en l’implantant juste là, sans détours. Pour les anglophobes, « today » signifie ici « de nos jours » et aujourd’hui, il ne fait pas bon sortir puisque le monde est infesté de zombies. Les morts sortent en effet de terre pour continuer à errer dans les rues et au passage boulotter des vivants si des malheureux avaient la mauvaise idée de venir se balader dans le voisinage. Face à ça les habitants de Pittsburgh se sont organisés. Ainsi Monsieur Kaufman et quelques riches habitants ont pris la possession d’une tour en plein centre-ville. Down (of the dead) town comme on dit aux U.S. Du haut de leur building, ils paient au lance-pierre les travailleurs pour protéger la cité et rapporter entre autres des denrées alimentaires qui, vous vous en doutez, ne profiteront pas à tous. Ceux qui n’y auront que difficilement accès c’est la troisième partie de la population, la plèbe, une bande de clodos qui crèvent la dalle et meurent de froid dans les petites rues en tentant de survivre tant bien que mal à cet apocalypse. Mais certains travailleurs, n’écoutant que leur cœur ou l’appel du pognon, n’apprécient pas cette répartition injuste des richesses, préférant passer dans la classe sociale supérieure ou simplement fuir l’humanité à tout jamais. C’est le cas de Cholo et Riley, deux mercenaires qui décident que les choses doivent changer. Si le premier se rebelle contre Kaufman, le second décide de partir au Canada. Le puissant Kaufman ne l’entend pas de cette oreille et je vous passe les détails mais tout notre beau monde va se prendre le chou autour du Fourgon de la Mort, un camion blindé capable de lancer roquettes et feux d’artifices tout en écrasant aisément les hordes de zombies. Un outil assez utile en ces temps de crise quoi… Les zombelards parlons-en d’ailleurs puisque cette crise sociale est le moment qu’ils choisissent pour devenir intelligents (ils savent désormais manipuler des outils) et partir en guerre contre les humains, menés par Big Daddy, ancien pompiste et chef de meute. Si vous pensiez que la situation ne pouvait pas être pire, sachez que tonton George trouve toujours un moyen de noircir davantage le tableau.

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Alors comme ça je suis antipathique ?

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Pour la cuisson, j’avais dit cinq minutes de chaque côté…

Le premier constat est très clair, le film est sombre. Amusant n’est-ce pas ? Mais il est surtout magnifique notamment grâce à cette photographie nocturne sublime offrant tout son charme et son aspect oppressant à la bobine. Difficile de rester de marbre devant l’atmosphère brumeuse de Land of the Dead qui se déroule d’ailleurs en majeure partie de nuit (histoire d’ajouter au côté glauque général et d’évoquer visuellement un âge sombre). On entre dès les premières secondes directement dans le vif du sujet complètement happé par l’urgence et le danger de la situation. C’est bien simple, Le Territoire des morts reste l’un des seuls films de zombies qui est parvenu pendant un petit moment à me faire serrer les fesses sous peine de tacher mon slibard. Et des films de zombies, y’a une époque je les consommais pas paquets de seize, pour dire. Les maquillages y sont d’ailleurs pour beaucoup. Greg « Day of the Dead / Intruder / Phantasm II / Evil Dead 2 et 3 » Nicotero et son équipe s’y donnent ici à cœur joie puisque tel des fossoyeurs du latex, ils nous offrent une pelletée de revenants bien cradingues. Ça va du mort-vivant gentiment décomposé aux cadavres putrides déjà à moitié dévorés par les asticots. Les maquillages sont magnifiques et rappellent Thir13en Ghosts (dans lequel Greg était déjà superviseur des FX). On ressent un côté vrai, très physique, chose qu’on perdra d’ailleurs dans les deux bobines suivantes du père Romero, trop numériques à mon goût. Les zombies deviennent ainsi rapidement de vrais personnages à part entière bourrés de charisme, ce qui m’amène au deuxième point intéressant.

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Bonjour, je viens chercher un certain Monsieur Rollin…

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Tom, c’est fini.

Dans Land of the Dead, George Romero inverse les valeurs habituelles. Les vivants sont traités comme de la masse au point que la plupart n’ont pas de noms et ne sont caractérisés que par leurs vêtements, au choix des costards cravates ou des gilets en laine troués. Et ce n’est pas tout puisqu’on se rend compte petit à petit que notre empathie va du côté des zombies. Ici le réal binoclard semble parler de la révolte des opprimés, du peuple d’en bas comme dirait l’autre connard. Force est de constater que ça gronde et que les laissés pour compte ne vont pas tarder à montrer les dents… tout du moins celles qui restent. L’immense tour dans laquelle se planquent les richards est bien évidemment très symbolique et nous rappelle que la répartition du pouvoir est bien souvent arbitraire. Car il faut les voir ces familles pétées de thunes tout aussi paumées que les autres dans cet univers post-apocalyptique. Romero se fera d’ailleurs plaisir en faisant massacrer par ses rejetons un nombre importants de bourgeois pas gentilshommes pour deux sous (et même pas pour plus non plus). Land of the Dead nous traîne dans une société dans laquelle les vices de l’ancien monde ont volontairement été remis en place afin d’assurer une bonne séparation des classes sociales. Ben ouè, c’est pas parce que les morts reviennent nous boulotter les arpions qu’il faut partager le monde avec les pégus qui touchaient les allocs. Ainsi, le personnage de Kaufman propose à « son » peuple du pain et des jeux, entendez par là des mises à morts dans des arènes infestées de zombies et tenues par un nain avec un chapeau de cowboy. Comme certains hommes politiques aujourd’hui en place à de très hautes fonctions, il s’assure que les classes sociales soient bien séparées et en profite au passage pour utiliser et manipuler un petit peuple qu’il méprise toujours un peu plus. Il n’y a qu’à écouter tous les messages balancés dans la radio de la ville pour prendre conscience de la mégalomanie maladive du gusse. C’est aussi là la force de George A. Romero qui parvenait à rendre sa morale intemporelle. Il ne faut pas oublier que le film a déjà douze ans et restera probablement très actuel pendant un bon bout de temps…

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Allez, dis camion !

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À la télé ils disent qu’il fait beau et que tout va bien…

Bien sûr, l’entreprise est parfois un peu facile et on ne retrouve pas toute la finesse critique d’un titre comme Dawn of the Dead mais on peut probablement imputer ça au côté plus « blockbuster » de Land of the Dead. Attention hein, on ne parle que d’un budget de seize millions de dollars, ce qui reste un petit budget. La même année sortaient des Harry Potter, King Kong et autres Guerre des Mondes pour des budgets au minimum dix fois plus importants. George Romero parvenant difficilement à faire produire ses films, le projet Land of the Dead a été repoussé, un quatrième volet à la saga originale avait été annoncé depuis quelques temps mais un bras de fer avec la Fox a longtemps empêché la chose d’aboutir. Lorsque le projet a été validé, le tonton George, fort du budget le plus confortable de sa carrière, a du se sentir incroyablement soulagé et a peut-être chargé un peu trop la mule. Land of the Dead est en effet très riche. Il y a beaucoup de personnages, beaucoup d’intrigues parallèles et le temps réduit (une heure et demie) parvient difficilement à contenir l’ensemble. Y’en a un peu plus je vous le mets quand même ? Le rythme est excellent et on ne s’ennuie à absolument aucun moment mais on sent que la satyre n’a pas toujours la place de se poser confortablement et que certains points auraient mérité d’être gérés un peu plus légèrement, quitte à leur faire plus de place ou offrir au métrage une durée moins calibrée.

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Quand on arrive en ville…

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Arrête tes conneries, ma femme va voir ton suçon !

Heureusement, on oubliera ce léger souci et on pardonnera sans mal un Romero qui nous offre ici un film rempli d’effets gores outranciers. C’est aussi pour ça qu’on est là et ça dégouline à tous les étages. Décapitations, éventrations, festin d’intestin, morsures dégueulasses, amputations et autres déchirement des chairs, le réalisateur passe en revue les façons les plus ignobles de se faire dégommer par les morts-vivants qui en prennent au passage eux aussi pour leur grade. Land of the Dead est généreux et le réal semble prendre un réel plaisir à plonger la tête la première dans les viscères et l’hémoglobine. On l’accompagne avec plaisir. Tant pis si ça tache ! Le capital sympathie de la bobine est aussi accentué par quelques caméos carrément bonnards. On reconnaîtra Greg Nicotero venu faire un petit coucou (et hurler après s’être fait dévorer par un zombie qui lui aura au préalable gloutonné le globe oculaire), Tom Savini (venu saluer les copains en prenant un rôle de zombie à mi-chemin entre celui du voyou de Zombie et celui de Sex Machine dans From Dusk ’till Dawn) mais aussi Simon Pegg et Edgar Wright dont Romero avait adoré le Shaun of the Dead sorti quelques temps auparavant. Et puis niveau casting on est plutôt bien lotis puisqu’on retrouve Simon Baker (The Mentalist), Asia Argento, John Leguizamo (mais si vous savez, c’est Luigi dans le film Mario Bros) mais surtout Dennis Hopper dans le rôle de Kaufman à des années lumières de ses personnages rebelles dans Easy Rider ou American Way. Un brin cartoonesque dans son costume de grand riche égoïste et sans pitié, le grand Dennis n’en reste pas moins magistral avec ce petit côté agaçant de connard sans émotion à qui on a envie de foutre un bonne paire de taloches. Bref, si Land of the Dead déborde un peu dans sa narration, il déborde également dans sa générosité sans limite qu’on ne retrouvera alors plus jamais dans la filmographie de son sympathique réalisateur. Ouais Diary et Survival, malgré quelques passages sympathiques, n’arriveront jamais à retrouver cette efficacité…

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On peut être un zombie et aimer le trombone à coulisse…

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Avec cette contre-plongée, Romero choisit son camp.

En plus de boucler la boucle (on peut vraiment considérer Land of the Dead comme le quatrième opus de la saga « of the Dead »), Romero regarde ici en arrière puisqu’il cite quelques références comme Le Lac de Morts-Vivants quand ses zombies sortent de la flotte ou encore Mad Max au travers de cette histoire de camion blindé et du scénario qui peut se résumer à une course poursuite proche des œuvres de Miller. Tonton Romero n’a d’ailleurs jamais caché son amour des bobines mettant en scène Max Rockatansky au point que son dernier projet avant sa disparition était de produire un film mêlant zombies acharnés et courses poursuites en véhicules rugissants. Il semble d’ailleurs que le projet Road of the Dead est bien amené à sortir en 2018 et il sera réalisé par Matt Birman, plutôt habitué à être second-unit director entre autres d’ailleurs sur les films du grand zombie George.

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Le Territoire des Morts, on s’y retrouvera et on causera là bas cher Geroges…

Au final quel meilleur hommage à rendre à George A. Romero que de revoir un de ses excellents films qui n’a probablement pas eu le succès qu’il méritait ? Bon commercialement la bobine avait plutôt fonctionné mais Land of the Dead ne s’est jamais affirmé comme un essentiel… Grossière erreur car elle a tous les arguments pour l’être et porte en elle toutes les qualités de son géniteur : la générosité, la réflexion critique, la capacité de divertissement et une solidité globale qui fait la marque des grands. Chapeau bas George, merci pour tout et on se revoit d’ici quelques années pour venir déloger les bourgeois de leur tour d’ivoire en leur croquant la bedaine. Promis on va bien s’amuser.

Mighty Matt
Amoureux du latex, des prods Empire et Full Moon et des cyborgs. Fanatique du cinéma de Nicolas Winding Refn, David Cronenberg et Stuart Gordon. Graphiste à ses heures perdues pour gagner de quoi acheter des DVDs. Chef mutant tyrannique du fanzine Cathodic Overdose élevé à la lecture des romans Chair de Poule. Boule d'énergie inarrêtable, un peu comme un Cacodemon de Doom.

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