VORACE

Dis-moi qui tu manges, je te dirai qui tu es. Une accroche intrigante, et un visuel pour le moins prometteur qui dévoile une mâchoire menaçante tenant entre ses dents un doigt ensanglanté. A première vue, Vorace a le profil d’une bande qui semble sentir l’étripage de barbaque avec une bonne dose d’hémoglobine en sus. Et bien non. Le film d’Antonia Bird va se révéler beaucoup plus subtil que cela…

Lors du conflit américano-mexicain, promus héros de guerre via un contexte quelque peu contestable, le capitaine John Boyd va être muté en Californie dans un fort isolé sous le commandement du Colonel Hart. Au beau milieu d’une nuit froide comme la mort, la toute petite garnison va recueillir un homme à demi mourant qui va leur narrer un récit plutôt singulier. Ce dernier, répondant au nom d’Ives Colqhoun, va leur relater des faits au cours desquels il se serait livré à des actes de cannibalisme…

Sur un scénario de Ted Griffin, à qui l’on doit celui d’Ocean’s eleven, la trame de Ravenous va s’inspirer de la tristement célèbre expédition Donner qui, lors de l’hiver 1846-1847, donnera l’occasion à quelques pionniers américains bloqués par la neige de goûter aux plaisirs de la chair pour continuer à survivre. Autre référence évidente, celle de la figure d’Alfred Packer. Après avoir servi durant la guerre de Sécession, il fut condamné pour avoir eu la bonne idée de manger ses camarades après s’être perdu lors d’une randonnée. Échappant à la peine capitale mais échoppant tout de même de 40 ans de prison, l’anthropophage est devenu une sorte d’icône trash au pays de la bannière pas toujours étoilée, comme en témoigne le titre du premier album du groupe de brutal death metal Cannibal corpse avec Eaten back to life, clin d’œil satirique à la mémoire de l’Alfred. Des bases en soit plutôt propice à un potentiel déferlement gore, mais la volonté de la réalisatrice va être tout autre. Antonia Bird, ayant oeuvrée principalement sur des séries télé et des téléfilms, n’est pas vraiment une spécialiste du cinéma de genre horrifique. Inutile donc de préciser que dans Vorace, il n’y a pas de découpage de bite comme chez Umberto Lenzi, ou d’empalement de fion à la Ruggero Deodato, ici, le cannibalisme est traité tel un mal bien plus psychologique qu’il ne peut être assimilé à de la brutalité physique. Et pour cause. Le premier repas cent pour cent viande humaine que va s’offrir le colonel Colqhoun, n’a aucun rapport avec de la survie pure. Lorsque ce dernier raconte qu’il a dévoré un indien, son but initial était de s’approprier la force de celui-ci, et non pas de se nourrir. Cet agissement faisant suite à la légende contée par le peau rouge, dans laquelle il expliqua à Colqhoun que le mythique Wendigo gagne en puissance à chaque être humain qu’il consomme. Soignant par la même occasion une tuberculose destinée à le condamner, et lui enlevant ses pensées suicidaires, le militaire a perçu dans cette pratique une méthode pour se bonifier, gagner en force, et s’élever telle une entité divine au sommet de la chaîne alimentaire. Même si pour le coup, la folie paraît être une explication plus rationnelle. Mais ce doute ne sera guère levé au vu du comportement du capitaine Boyd et du colonel Hart qui, après avoir succombé au goût du sang, vont être fortement attirés eux aussi par l’envie insatiable d’aller boulotter du bipède. Surtout qu’après avoir mangé de la bidoche, ils deviennent, comme par magie, étrangement en forme, ce qui confère une aura toute mystique à cette antique fable amérindienne. Mystique certes, mais pas que. Cet irrésistible besoin d’aller manger le cuissot de son prochain semble se propager telle une maladie, et ce dès lors que le sujet en question s’est délecté façon steak tartare d’un autre individu. Un point de vue intéressant, qui propose une version de ce rite nettement plus spirituelle et, par extension, beaucoup moins primitive qu’elle n’y paraît.

Comme ça, il a l’air moins cool que dans Full Monty Robert Carlyle…

Vorace bénéficie donc d’une trame passionnante, c’est un fait. Mais Antonia Bird tire son épingle du jeu en parvenant à sublimer son propos par le biais d’une mise en scène d’une beauté glaciale. Ayant un sympathique aspect faisant indéniablement penser au western dans la caractérisation des différents personnages, la londonienne exploite à merveille les somptueux décors dont elle dispose. Malgré les immenses espaces enneigés théâtre de la tragédie à venir, un sentiment d’oppression et de danger sommeille derrière chaque recoin d’une nature lâchant au sein même de ses entrailles son plus redoutable prédateur. Impression accentuée notamment par la magnifique photographie signée Anthony B. Richmond (Ne vous retournez pas, avec lequel il gagna un British Academy Film Award en 1974, et Candyman, le chef-d’oeuvre de Bernard Rose). De plus, lorsque l’on dispose d’un casting aussi talentueux pour parfaire ce métrage, ça commence à devenir compliquer de se vautrer…

Et après ça, tu as la saucisse qui mesure 2 centimètres…

Sous les traits du terrifiant Ives Colqhoun, nous retrouvons un habitué des tournages de la réalisatrice. Présent dans Prêtre, Face, ou encore le téléfilm Safe, Robert Carlyle (Trainspotting et l’excellent 28 semaines plus tard), nous fait part de l’étendue de son incroyable jeu de comédien, en alternant avec brio les séquence dans lesquelles génie et démence fusionnent à bon escient. De plus, le physique quasi christique dont il est doté dans Ravenous, est particulièrement en phase avec l’image de l’homme de Dieu qu’il prétend être. Concernant son pendant bénéfique, John Boyd, c’est l’australien Guy Pearce (le major Mark Biggs dans L’enfer du devoir de Friedkin), qui incarnera à merveille un soldat dont l’âme fut meurtrie à jamais et qui s’avère ne plus espérer beaucoup de son existence. Inoubliable dans Howard une nouvelle race de héros, Jeffrey Jones (Beetlejuice) endosse la panoplie du colonel Hart. Interprète charismatique, Jones vient parachever cette improbable mésaventure que vont vivre cette poignée de protagoniste, tous confrontés à un mal dont ils se seraient bien gardé.

Et dire qu’on s’étonne que les gens deviennent vegan…

Tourné pour un budget respectable de 12000000 billets vert, Vorace va être un cuisant échec au box-office lors de sa sortie. S’il n’attira guère les foules dans les salles obscures, la péloche d’Antonia Bird va s’offrir en contrepartie un joli succès critique qui permettra par la suite à cette bande de figurer au rang auquel elle mérite d’être présente, c’est-à-dire dans les meilleurs titres de genre horrifique de la fin des années 90. Et au vu de la qualité du produit, c’est amplement mérité…

VORACE

Antonia Bird – Etats-Unis, Royaume-Uni et République tchèque – 1999

Avec : Guy Pearce, Robert Carlyle, Jeffrey Jones, David Arquette, Jeremy Davies, John Spencer, Stephen Spinella, Neil McDonough, Sheila Tousey…

Tom
Né à l'aube des glorieuses 80' à même la moquette de l'arrière-salle d'un vidéoclub, c'est par le biais de nos mythiques VHS que j'ai eu mes premiers émois cinématographiques. Amateur de péloches italiennes bien saignantes, grand fan devant l'éternel de Lamberto Bava et féru de ciné de genre US, le bis (mais pas que...) est pour moi une addiction dont je ne souhaite me défaire.Je vous contamine ?

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