FRIGHTMARE

A la manière d’un Norman J. Warren dans le courant des années 2000 via le défunt Néo Publishing, il semblerait que Pete Walker soit en cet an 2018 plutôt à l’honneur chez nos éditeurs hexagonaux. Tout de même assez méconnu en nos contrées, la faute en incombe peut-être à une distribution pas forcément très pertinente de ses films, le metteur en scène demeure néanmoins un artiste particulièrement intéressant qui va avoir un rôle important dans le ciné d’exploitation britannique des 70′. Grâce au récent et très sympathique médiabook sorti il y a peu chez Uncut Movies, ce fut l’occasion pour moi de voir ce que l’anglais était capable de faire derrière sa caméra. Et n’ayant jamais visionné l’une de ces œuvres, le moins que je puisse dire c’est que mon dépucelage en la matière s’est déroulé non sans douleur. Parce que bon, question défloration, il y va quand même à la perceuse le Pete…

En 1957, Dorothy et Edmund Yates vont défrayer la chronique suite aux actes odieux auxquels ils se sont livrés. Accusé de cannibalisme, le couple va échapper à la peine de mort pour aller manger des nuggets au sein d’un hôpital spécialisé dans lequel ils vont devoir séjourner, et cela jusqu’à ce qu’ils soient totalement sevrés de leur irrésistible envie de barbaque d’origine humaine. Quinze piges plus tard, désormais considérés comme sains d’esprits, les amants vont être libérés et réinsérés dans la société. Mais il semblerait que Dorothy ait décidé de ne pas passer de suite en mode vegan…

Non Edmund. J’ai juste mangé quelques légumes…

Enfoui profondément dans la noirceur de toutes les âmes, se cache insidieusement un monstre en chaque homme. Ça marche aussi pour les nanas, moi je suis pour la parité… C’est un peu l’impression que renvoi le propos du métrage de Walker. Car pour montrer la peur sous sa forme la plus frontale, et par extension la plus terrifiante, nul besoin d’imaginer moult créatures diaboliques ou autres anges déchus sortis tout droit des enfers. L’être que le divin a créé soi-disant à son image fera très bien l’affaire. Quoi de plus effrayant au final que la menace que peut représenter l’humain vis-à-vis de ses semblables ? Les chances de croiser par un beau matin un vampire, un zombie, voir une momie avec des bandelettes qui puent sont tout de même infime. Quoique… En contrepartie, devenir la proie d’un gus ayant un sévère pet’ au casque est une probabilité nettement plus tangible. Et c’est là que tout devient beaucoup plus flippant. Car pour le coup, nous sommes dans le dur, dans le palpable, dans le réel, et c’est l’endroit où Pete Walker va appuyer…

Avant de nous familiariser avec sa galerie de singuliers personnages, le réalisateur de Flagellations (le titre phare de l’un des rédacteurs de la Squad qui aime s’auto-punir soit dit en passant), va de prime instaurer une ambiance ma foi assez particulière. Très immersif, Walker dépeint un environnement urbain glauque à souhait et froid comme la mort. Les images sont ternes, grises, parfois sales, et même carrément mortifères. L’utilisation de couleurs vives se fait avec parcimonie, par le biais de vêtements juste pour rehausser l’aura de protagonistes importants, voir pour accentuer davantage la teinte du doux nectar s’écoulant des carcasses encore fumantes que s’envoie la vieille timbrée. De même, ce à quoi l’on assiste sur notre écran fait presque parfois penser à certaines bobines type mondo/documentaire, tant le Pete restitue un rendu pelliculaire souvent très viscéral. En sus, les séquences tendance gore sont savamment dosées. Le réal’ balance la sauce intelligemment et ne commet pas l’erreur de tomber dans la surenchère gratuite, ce qui a le mérite de renforcer encore l’impact de ces passages tout au long de cette péloche. Walker sait faire monter crescendo la tension, et choisit le moment opportun pour nous ravager les rétines avec les méfaits, dévoilés de façon explicite, de cette anthropophage du troisième âge qui ne semble pas très chaude à l’idée de prendre sa retraite. Et l’ensemble fonctionne à merveille…

Impossible aussi de passer outre la caractérisation assez unique que Pete walker va donner au sens de l’unité familiale, en mode neurones pas mal arrangés bien entendu. A l’instar de Dorothy, qui ne cherche guère à refreiner ses pulsions meurtrières, Edmund, interprété par feu Rupert Davies que l’on a pu voir dans Dracula et les femmes ou encore Le cercueil vivant, et pour qui Frightmare sera l’avant-dernière apparition devant un objectif, mari éperdument épris de sa gourmande moitié, est prêt à tout juste par amour pour aider et dissimuler les ignominies de sa bien-aimée. Le don Juan de la barbaque ira même jusqu’à concéder quelques sacrifices personnels assez extrêmes, sur lesquels je ne m’étendrais pas pour éviter de spoiler. Une autre étrange personnalité aussi, avec celle de Debbie. Cette jeune adolescente rebelle sous les traits de l’inquiétante Kim Butcher que l’on retrouvera en 1976 dans Mortelles confessions. Énigmatique, portant le mini slip comme personne, cette ado au passé trouble sublime chacune de ses interventions par une aura naturellement malfaisante. Un rapport assez trouble d’ailleurs entre une beauté juvénile et innocente, mais dans laquelle sommeille un fond obscur qui ne demande qu’à paraître au grand jour.

Au départ on grignote, puis on s’envoie des morceaux de viandes humaines…

Malgré son côté série B horrifique purement assumé, Frightmare délivre aussi un message qui 40 ans après, demeure on ne peut plus d’actualité. En effet, en bon penseur n’ayant pas la prétention de jeter un pavé dans la mare, Walker, de par une dénonciation efficace, pointe allègrement du doigt certaines institutions que l’on aurait coutume de considérer comme impartiales et intouchables. Dans un premier temps, la scène d’ouverture voyant un juge expliquer aux condamnés qu’ils échappent certes, à la sentence ultime, mais seront conviés à un séjour à durée indéterminée dans un asile, est lourde de propos. Car en effet, le magistrat précise qu’il veillera à ce qu’ils n’en sortent qu’une fois complètement guéris. Les Yates sont sortis, pas besoin de vous faire un dessin concernant la suite des festivités… Autrement dit, une belle stupidité judiciaire surtout lorsque l’on assiste aux carnages que Dorothy va commettre, et légitimement de se poser la question de savoir si de pareils actes méritent une réhabilitation même s’ils sont mis sur le compte d’une maladie mentale. Allez expliquer cela aux familles des victimes… Phrase que Walker rappellera à bon escient en fin de bande à la suite de son éprouvante conclusion. En sus, il est amusant de constater que Graham, psychiatre qui va tenter désespérément de venir en aide à Debbie, bon, surtout dans l’optique d’avoir une chance de se dégourdir le poireau avec sa grande sœur, va-lui aussi se rattacher au fait que si les Yates ont été remis en liberté, c’est qu’ils sont assurément en pleine possession de leurs facultés mentales. Pourquoi ? Ben parce que ce sont les médecins qui l’ont dit et… qu’ils sont les garants de la bonne parole. Un peu comme les prêtres en quelque sorte. Mais bon, je ne vais pas m’étendre là-dessus, laissons les soutanes tranquilles, Walker réglera ses comptes lui même avec les hommes de dieu dans Mortelles confessions

Je vous avais bien dit qu’il ne fallait pas me laisser sortir de l’asile.

Frightmare est indéniablement une bande dont on ne ressort pas indemne, pas que d’un coup j’éprouve l’envie d’aller bouffer mon prochain, mais qui laisse clairement une empreinte indélébile dans nos petites cervelles de bisseux. Tout comme certaines pépites de Norman J. Warren, à peu près à la même période car L’esclave de Satan date de 76, ce chef-d’oeuvre de Pete Walker, n’ayons pas peur des mots, est l’exemple parfait d’un cinéma de genre effectuant la transition parfaite entre les films du style de ceux que produisaient la mythique firme Hammer, et d’un ciné plus contemporain, qui allait se démarquer par une approche plus réaliste, plus violente, car ancré dans un quotidien auquel nous pouvons tous facilement nous identifier. Frightmare est sans conteste une perle de l’épouvante dont l’importante et l’influence n’est plus à démontrer, même s’il n’est pas vraiment reconnu à sa juste valeur. Pas encore tout au moins…

FRIGHTMARE

Pete Walker – Royaume-Uni – 1974

Avec : Rupert Davies, Sheila Keith, Deborah Fairfax, Paul Greenwood, Kim Butcher, Fiona Curzon…

Le lien pour commander le superbe Mediabook sorti chez Uncut Movies :

http://www.uncutmovies.fr/accueil/72-frightmare.html

Tom
Né à l'aube des glorieuses 80' à même la moquette de l'arrière-salle d'un vidéoclub, c'est par le biais de nos mythiques VHS que j'ai eu mes premiers émois cinématographiques. Amateur de péloches italiennes bien saignantes, grand fan devant l'éternel de Lamberto Bava et féru de ciné de genre US, le bis (mais pas que...) est pour moi une addiction dont je ne souhaite me défaire.Je vous contamine ?

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