Au poste !

Je ne sais pas si vous l’avez attendu (et honnêtement, je m’en tape les fesses) mais moi, j’étais plutôt impatient de visionner le nouveau métrage de Quentin Dupieux. Curieux d’expérimenter son mystérieux interrogatoire en huis-clos. Intrigué de voir si Benoît Poelvoorde parviendrait à se fondre dans son univers si particulier. Et surtout, impatient de découvrir ce que le gars allait bien pouvoir nous mitonner après son incroyable Réalité. Il faut dire qu’avec ce dernier film, le bon Quentin avait poussé si loin son concept de mise en abyme et de déconstruction narrative qu’il semblait être arrivé au bout de sa propre logique. Ce nouveau long-métrage se devait donc d’être complètement différent. Ou du moins, de se révéler nouveau dans sa forme. Car sur le fond, on retrouve toujours très clairement sa patte sur chacun de ses films  : un goût prononcé pour l’absurde, un humour à froid déconcertant, pas mal d’errance dans le récit et des concepts aussi géniaux que foireux (un pneu serial killer, what else?). Et je dois bien l’avouer, le mec parvient encore une fois à nous surprendre avec ce pastiche d’histoire policière, cependant pas comme on aurait pu l’imaginer… Car Au Poste  ! est finalement son film le plus classique à ce jour, et c’est bien ça qui est le plus surprenant  ! Une nouvelle ère pour Quentin Dupieux  ? Ouais, on dirait bien, il s’agit d’ailleurs du premier film français de sa filmo (les autres ont tous été shootés soit en Californie, soit au Canada). Et mine de rien, ben ça change la donne  : dans le fond, c’est bien sûr un pur Dupieux, mais on sent très clairement que les dialogues ont été écrits en français, dans sa langue maternelle. Ces derniers sont vraiment la clé de voûte du film qui semble intégralement construit autour d’eux, et qui lui donnent son caractère entraînant et presque musical. Chaque ligne de dialogue échangée est fluide et naturelle, malgré leur caractère foncièrement incongru. L’alchimie entre les deux acteurs principaux est flagrante, Le binôme fonctionne à merveille.

C’est terrible comme tu as mauvaise haleine, Grégoire… Tu devrais faire attention, c’est désagréable au possible…

Ce huis-clos taré nous raconte la nuit de garde à vue passée par un brave moustachu (Grégoire Ludig), inlassablement interrogé par un flic chelou (Poelvoorde). Le tour de force est de rendre captivante cette intrigue pourtant ultra statique. L’entreprise repose donc en grande partie sur les dialogues ciselés et leur rythme parfaitement orchestré, auxquels s’ajoutent des situations bien farfelues. Le réalisateur s’amuse à nous faire perdre le fil de l’enquête (et de l’intrigue!) par des décrochages bizarroïdes qui semblent toujours repousser un peu plus sa résolution. Les deux acteurs sont vraiment au top – le casting tout entier est d’ailleurs impeccable, une constante chez Dupieux. Initialement, le rôle de Benoît Poelvoorde devait être interprété par Albert Dupontel. J’avoue avoir été déçu lorsque j’ai appris que le Belge reprenait la tête d’affiche. Car, même si c’est un acteur pour qui j’ai de l’affection, le bougre peut s’avérer vraiment relou dans le surjeu et l’hystérie. Mais dans Au Poste  !, le gars se montre d’une rare sobriété. Et c’est parfait comme ça  : d’une part, parce qu’il est de toutes les scènes. Et d’autre part, son jeu naturel rehaussé de quelques mimiques le rendent hilarant, et tirent largement le film vers le haut. Pour le coup, impossible à présent d’imaginer Au poste  ! avec un autre acteur que Poelvoorde.

Comment ça « relou dans le surjeu et l’hystérie ? »

Pourtant, la palme du comique revient à son partenaire de jeu Grégoire Ludig. L’acteur du Palmashow est tout simplement génial dans son rôle de suspect numéro un perdu dans cette délirante affaire de meurtre. Ce personnage est un avatar du spectateur, notre référent. Comme ce pauvre mec, on se retrouve en effet projeté au beau milieu d’un festival de situations improbables ou dénuées de sens  : L’inspecteur de police se montre ridiculement précis et pause des questions insensées, son collègue borgne agit comme un enfant de six ans, la brigade tout entière semble contaminée par un tic de langage débilos… Bref, Ludig parait aussi paumé et halluciné que nous dans ce gigantesque merdier. Un bon gros bordel qui, si il semble vaguement bizarre au début, fini par muter en un putain de cauchemar éveillé sur la fin. En clair, malgré l’apparent chaos, tout est parfaitement huilé  : si l’on accepte d’embarquer dans son délire et de se laisser porter (dériver, plutôt) dans ses dédales dialogués, on ne s’emmerde pas une seconde devant Au Poste  ! C’est bien là un des gros kifs du film, l’inconnu total dans lequel il nous plonge. On y avance en effet à tâtons, on ne sait jamais où il nous emmène ni sur quoi il va déboucher, et c’est juste mortel, en fait. À l’heure des Star Wars 28 et des Jurassik Park 14, surcalibrés et construits sur un modèle unique, cette fraîcheur se révèle salvatrice. Le film dure 1H15, ce qui est une duré parfaite pour une comédie de ce type. Pas le temps de s’emmerder, je vous dis  !

Je vous ai  à l’œil, les gars !

Et, quand le récit pourrait commencer à s’enliser, Dupieux nous fait sortir de la salle d’interrogatoire et dynamise ainsi son récit en illustrant les propos du témoin/accusé par des flashback. Bien sûr, dans la plus pure tradition du cinéaste, ceux-ci sombrent rapidement dans le grand n’importe quoi. Là, le réalisateur semble retomber un peu dans ses vieux tics en parasitant progressivement ces séquences qui deviennent complètement surréalistes  : plusieurs personnages s’incrustent alors littéralement dans le souvenir du type, brouillant ainsi joyeusement les lignes temporelles ou encore en réinventant tout bonnement la réalité au gré du récit… Même si ce genre de procédé a déjà été expérimenté par le réalisateur dans d’autres films, avouons qu’il produit toujours son petit effet. Un sentiment de vertige s’en dégage, presque indicible car exprimable uniquement grâce aux procédés techniques du cinéma. Une fois sabordés, ces plans lambda qu’on comprend tous intuitivement (et qu’on connaît par convention) créent d’un seul coup un paradoxe dans nos petits cerveaux pas habitués à de telles connexions logiques. Résultat, on frôle la folie et on se marre d’un rire peu commun  ! C’est complètement ravagé du bulbe, mais sous couvert du bon gros pétage de plomb, Dupieux en profite surtout pour nous délivrer un amalgame de références ciné qu’il semble adorer. L’affiche du film est par exemple un hommage à Peur sur la ville, l’intrigue principale pourrait être un Garde à vue sous hallucinogène, le feeling général lorgne allègrement sur Buffet froid et Le charme discret de la bourgeoisie est carrément cité. Ouais, on est clairement ici sur un film hommage, mais, faut-il le rappeler, Dupieux est avant tout connu pour être un musicien électro sous le blase de Mr Oizo, donc l’art du sampling, ça le connait.  Son bordel parvient cela dit à se forger une identité propre et à s’inscrire logiquement dans la filmo de son auteur. Bref, encore un cool film réalisé par Quentin Dupieux, qui continue à tracer sa route détendu du slibard, en montant ses petits projets sans (beaucoup d’) argent et sans pression, dans son coin. Si c’est loin d’être sa meilleur bobine (Wrong Cops, Realité et Rubber restent un cran au dessus) il n’en reste pas moins un excellent divertissement, surtout en ces temps de sinistrose culturelle. Putain, ça fait du bien  ! Son prochain film (Le Daim avec Jean Dujardin) vient d’être tourné est sortira courant 2019. Je sais pas vous (et d’ailleurs, je m’en fous) mais moi, j’ai hâte  !

Val Le Blond
Un peu comme tous ces acteurs adultes qui jouent des adolescents de 16 ans dans n'importe quel slasher, Val le blond est un enfant qui a dépassé la date de péremption depuis quelques années déjà. Collectionneur avide, nerd compulsif, il aime faire des classements dans sa tête de ses épisodes préférés de The X-Files (qui changent tout le temps), peindre en écoutant du punk-rock et prendre du retard sur ses lessives. Créateur des fanzines Torture Oculaire et La Fraîcheur des Cafards, il cherchera un emploi stable quand il sera grand. Peut-être.

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