LA SENTINELLE DES MAUDITS

Et si le fragile équilibre reliant le monde des morts à celui des vivants ne tenait qu’au travers du reflet d’une croix d’or brandit fébrilement des mains d’une âme damnée ? Et si cette mince frontière entre ce que l’on se plaît à concevoir et ce que l’on n’ose à peine imaginer, était gardé par une sentinelle garant de cette improbable harmonie ? Elle-même Cerbère d’un passage aux confins de la limite du réal et de l’irréel, vouant son existence terrestre au maintient d’un ordre dicté par un dieu laissant ce fléau à ses enfants. Divinité à ce point suffisante qu’elle juge bon d’offrir à quelques mortels triés sur le volet une occasion de se racheter de leurs péchés. Même si, qui sont véritablement ces puissances impensables promptes à dissocier le bien du mal ? Mais surtout, sous l’égide de quelle autorité se permettent elles d’estimer ce qui est bon ou mauvais lorsque ses soit-disantes créations sont laissées aux dépourvues et totalement livrées à elles-même ?

Allison Parker est une jeune top-modèle très sollicitée. Afin de garder une certaine autonomie vis-à-vis de son compagnon, un talentueux avocat new-yorkais, la belle va emménager seule dans un somptueux appartement situé au cœur de l’ancien Brooklyn. De prime enjouée à l’idée de vivre au milieu d’un tel environnement, la jolie brune va rapidement déchanter lorsque des phénomènes étranges et inexplicables vont commencer à se produire. Des bruits de pas provenant d’un logement inoccupé, un lustre qui se balance seul sans raison, puis une entrevue fortuite avec son géniteur récemment décédé vont vite altérer la lucidité du mannequin, qui va dorénavant tout tenter pour comprendre quelles sont les origines des manifestations paranormales auxquelles elle est soumise. Et ce n’est pas la présence au dernier étage d’un vieux prêtre aveugle, assis toute la journée devant sa fenêtre en contemplant l’extérieur de ses yeux vides et scrutant parmi la noirceur infinie le spectre d’une chose qu’il ne pourrait déceler, qui va rassurer une Allison, irrésistiblement attirée par l’aura envoûtante du religieux aux orbites ténébreuses…

Je sais bien. Il a une drôle de tête le cureton à gauche sur la photo. Mais je vous assure, ça fait peur dans le film…

A la vision de ce film, il est difficile de ne pas discerner un nombre de points conséquents et similaires, et donc de surcroît largement sous influence, avec le mythique Rosemary’s baby. Non pas par le biais des scénarios, qui n’entretiennent au final que peu de similitude, excepté bien entendu le cadre mystérieux de l’immeuble théâtre de l’intrigue, mais par la menace oppressante et omniprésente qui pèse durant la quasi-intégralité du métrage sur les frêles épaules de l’héroïne, condamnée à devenir une victime désignée malgré elle. Sur les plus ou moins 90 minutes de bobine, chaque instant va être synonyme pour Allison d’un danger latent tapis dans l’ombre, programmé comme une fatalité inévitable dédiée à sceller définitivement le destin de cette femme au passé brisé. Partant de l’obtention d’un vaste et luxueux meublé obtenu – trop – aisément, sis à l’intérieur d’un bâtiment semblant dissimuler un lourd secret, l’étau d’un irrévocable et funeste avenir va progressivement se resserrer autour de la brunette. D’abord par le biais d’une singulière rencontre avec ses voisins – ceux de Mia Farrow n’étaient pas mal non plus… -, avenants en apparence, mais adoptant un comportement étrange, fruit d’une réverbération malsaine d’êtres tourmentés jusqu’au tréfonds de leurs chairs. Que ce soit l’envahissant Charles Chazen, sympathique vieillard créchant un niveau au-dessus et n’ayant d’intérêt que pour ses animaux domestiques qui, sous les traits d’un Burgess Meredith encore fatigué d’avoir fraîchement transformé un sac à gnons en puissant étalon italien, va se rendre de plus en plus austère ; ou encore les deux gouinettes du rez de chaussée, qui n’hésiteront pas à se stimuler l’escalope lors des présentations avec la nouvelle venue ; c’est un contexte d’ensemble, suffocant par moments, qui va être mis en place afin de faire lentement mais insidieusement vaciller la pieuse Allison.

Et voici la bande à Mickey!

En sus du climat anxiogène qui pèse constamment sur The sentinel, il est aisé de déterminer que le personnage central, Allison, demeure la clé d’un récit à la finalité actée d’avance. Ses tendances suicidaires seraient-elles le fardeau justifiant sa destinée ? La malheureuse a en effet tenté de mettre fin à ses jours en jouant un peu trop près de ses veines avec de tranchantes lames de rasoirs. Mais faisant fi de ce que l’on nomme le libre arbitre, la voici désormais contrainte de rendre des comptes. Car pour s’affranchir d’une place menant tout droit en enfer, il semblerait qu’il n’y ait aucune échappatoire.

Un Chris Sarandon en bien mauvaise posture…

Délicat de trouver une once de défaut à cette pépite du cinéma d’épouvante signée Michael Winner (Le flingueur). Tout juste auréolé par le succès du légendaire Un justicier dans la ville, sorti un an plus tôt, le réalisateur de l’excellent Le corrupteur propose une mise en scène qui n’est pas sans rappeler, par bien des aspects et avec une patine très seventies en sus, quelques-uns des meilleurs titres du grand John Carpenter. Mais le tout en mode précurseur. Si à l’évocation de son nom les cinéphiles ont la fâcheuse tendance à le cantonner et le réduire bien trop souvent à la saga des Death wish, le Londonien prouve, de par cette œuvre, qu’il possède suffisamment de talent pour porter à l’écran des thèmes riches, toujours quelque peu provocateurs, et ceux dans un registre différent des vigilantes et/ou westerns qui auront contribué à sa petite heure de gloire. La sentinelle des maudits est une réussite totale, jouant sur nos peurs les plus primaires – qui y a-t-il là-haut et qu’attendent-ils de nous ? – suscitant la terreur brute sans avoir recours à des proportions d’artifices démesurés, le tout via une trame scénaristique qui ne se perd jamais dans les méandres de l’incompréhension. Pour ma part, il représente l’un des films les plus importants de cette superbe décennie.

LA SENTINELLE DES MAUDITS

Michael Winner – Etats-Unis – 1977

Avec Chris Sarandon, Cristina Raines, Martin Balsam, John Carradine, José Ferrer, Ava Gardner, Arthur Kennedy, Burgess Meredith, Eli Wallach, Christopher Walken, Jeff Goldblum…

Tom
Né à l'aube des glorieuses 80' à même la moquette de l'arrière-salle d'un vidéoclub, c'est par le biais de nos mythiques VHS que j'ai eu mes premiers émois cinématographiques. Amateur de péloches italiennes bien saignantes, grand fan devant l'éternel de Lamberto Bava et féru de ciné de genre US, le bis (mais pas que...) est pour moi une addiction dont je ne souhaite me défaire.Je vous contamine ?

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