Hypnose de David Koepp

Il y a peu, l’ami Cédric et moi-même, devisions joyeusement (la Triple Karmeliet à cette propriété-là que de faire deviser les gens joyeusement) et la conversation finit par tomber sur le sujet des films parfaits. Après avoir devisé encore plus joyeusement trois ou quatre fois d’affilée, nous en vînmes à une conclusion péremptoire et indiscutable, en forme de verdict définitif : les films parfaits n’existent pas… ou du moins sont sacrément rares.

Et puis, encore faut-il s’entendre sur le sens du mot perfection… Parfait d’un point de vue technique ? Narratif ? Selon quels critères ?  Jaws, par exemple, est-il un film parfait? Pour l’avoir vu, revu et re-revu un nombre ridiculement élevé de fois au point de me faire honte moi-même, je m’octroie le droit de décréter que non, Jaws n’est pas un film parfait. Il s’en est fallu d’un micro poil de cul pourtant, mais à la première vision, comme à la trentième, le plan du gros Bruce, peau caoutchouteuse flottant au vent, qui bondit des flots sur le pont de l’Orca, n’aurait pas dépareillé dans les multitudes de bis italiens que le film de Spielberg inspirera par la suite. Oui, je sais, je prends des risques en écrivant ces lignes et il suffirait d’un seul lecteur mécontent pour me retrouver avec un contrat sur la tête.

Du coup, d’un strict point de vue technique, Jaws n’est pas parfait ! Et qu’on ne vienne pas me sortir des salades du genre « mais à l’époque, la technologie de l’image de synthèse n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui! Il faut être indulgent! ». Elle n’existait même pas d’ailleurs, cette technologie, si vous voulez tout savoir! Mais ce plan! Bon dieu, ce plan! FX d’époque ou pas, il est tout bonnement catastrophique. 

« Hé, Brody! Je vous avais pas demandé de sortir les poubelles? »

Pourtant, j’adore Jaws; ce film qui figure dans mon top 5 de tous les temps. Je lui voue même une tendre et particulière affection. En raison de ce petit plan foireux? Allez savoir!t Dans la vie, ne tombons-nous pas amoureux de personnes imparfaites ? N’apprenons-nous pas à aimer l’imperfection ? Un léger et charmant strabisme divergeant, des oreilles délicatement décollées, une savoureuse haleine de poney (euh non, faut pas pousser quand même)…

Si je ne craignais de vous embêter à force de tourner autour du pot et de ne pas en venir au fait (Hypnose donc), je vous ferais bien l’article de Starship Troopers et de ses petits trains Märklin faisant tchou-tchou dans un décor de carton-pâte… 

Oui, oui, d’accord! Je la termine cette petite intro ! On n’est pas aux pièces, quoi !

Hypnose ne fait définitivement pas partie de cette catégorie de films presque parfaits : il est parfait. Avec son agréable patine fleurant bon la fin des années 90, voilà une œuvre faite pour survivre à toutes les apocalypses -nucléaires ou zombies- et devenir dans des milliers d’années, l’un des plus beaux témoignages de ce que notre industrie du divertissement a été capable de produire. Oui, j’adore ce film ! Comment avez-vous deviné ?

Pochette très « bis italien » pour cette édition
du roman de Richard Matheson

L’histoire est adaptée du roman de l’immense et hélas ! regretté Richard Matheson (Je suis une légendeL’homme qui rétrécit, la maison du diable, Quelque part dans le temps et des quantités de scripts pour la télé et le cinéma) et mise en scène par le talentueux scénariste/réalisateur David Koepp qui quelques années auparavant avait déjà écrit pour Spielberg le scénario de Jurassic Park tiré du roman d’un autre auteur à succès : Michael Crichton.

L’action se déroule dans le décor étrangement photogénique des quartiers ouvriers de Chicago. Lors d’une petite fête des voisins, Tom Witzky (Kevin Bacon), tout jeune papa, accepte de se laisser hypnotiser par sa frangine lors d’une magistrale séquence subjective où Koepp, fidèle à la description du bouquin, représente l’immersion du sujet dans l’inconscience par une salle de cinéma où ne finit par subsister qu’un écran blanc. L’expérience s’avère des plus désagréables et à son issue, Tom, à l’image du John Smith de Dead Zone, hérite d’un don. Pour le coup, il ne voit pas l’avenir mais bien… des gens morts. Ou du moins, une jeune fille morte et déterminée à entrer en contact avec lui. Tom n’aura de cesse de découvrir le secret lié à ce fantôme. Cette recherche de la vérité se mue en une dévorante obsession qui va l’entraîner progressivement sur les rives instables d’un maelström de pure folie.

Si, de nos jours, l’histoire peut paraitre familière, voire classique, n’oublions pas qu’elle a été écrite en 1958, à une époque où le thème des spectres revanchards n’était certes pas inconnu mais avait été très peu exploité de manière moderne au cinéma, dans un environnement contemporain, loin de toute stylisation gothique à la Edgar Poe. 

Et puis, il y a l’adaptation… David Koepp est un admirateur inconditionnel de Richard Matheson (la baby sitter du film lit L’homme qui rétrécit) et vénère, entre autres, le script de Duel que le bonhomme a écrit pour Spielberg en 1971. Après avoir lu le scénario qu’il estime brillant, Matheson donne sa bénédiction au projet qui démarre en 1998. 

Notre Kevin préféré dans une pose à la Magnéto

1998… Cette année-là, un type du nom de M. Night Shyamalan mettait en route son Sixième Sens. Si les deux films entretiennent certaines similitudes thématiques, ils n’ont, en revanche, absolument rien en commun dans leur traitement. Shyamalan opte pour une narration lente et glaciale, utilisant des travellings d’une lenteur inhabituelle pour l’époque (en comparaison, les plans de l’Armageddon de Michael Bay dure parfois un quart de seconde) et feront partie intégrante de son style. A l’inverse, David Koepp se montre d’une franche générosité visuelle et adopte un rythme soutenu dès le départ.

Avant toute chose, il met en place des personnages riches, nuancés, solidement ancrés dans la réalité d’un quotidien familier. L’ambiance de ce quartier chaleureux où l’on boit des coups entre potes et collègues contribue à rendre terriblement attachant tout ce petit monde. De la sœurette férue d’hypnothérapie (formidable Illeana Douglas au physique si atypique), aux amis arborant de magnifiques tronches cassées en passant par ce gamin d’une justesse incroyable (autre point commun avec Sixième sens), chaque personnalité trouve sa place et gravite avec naturel autour d’un Kevin Bacon transcendanté, obsédé par ses visions et mettant tout en œuvre pour découvrir la vérité. 

« Kevin, tu ronfles! Je vais te pincer le nez! »

Ah ! Il faut le voir le gaillard, tous muscles saillants, le regard exorbité et fiévreux, pelleter l’intégralité de son jardin, défoncer le béton de sa cave au marteau-piqueur et engloutir des litres de jus d’orange pour étancher une soif inextinguible. Il faut le voir notre Kevin, comme frappé par une décharge électrique à chaque apparition du spectre de la jeune fille. Apparitions filmées en stop-motion live (un peu comme dans certains clips de Peter Gabriel) qui possèdent un je-ne-sais-quoi d’étrange et qui vous mettent immédiatement mal à l’aise.

David Koepp ne ménage guère son personnage principal et sa mise en scène brute, sans fioritures va l’entrainer durement jusqu’à une apothéose riche d’un twist efficace, émotionnellement intense, et qui a le bon goût de pas se croire plus malin que le spectateur. 

Mais c’est tout ? Hypnose est parfait juste parce que c’est un bon film ? Non, Hypnose n’est pas qu’un bon film ; c’est un excellent film, il y a nuance ! Et ce qui le rend parfait (à mes yeux, dois-je le répéter ?), c’est sa cohérence et son honnêteté. Cohérence avec son époque, sa mise en œuvre, son casting et le genre dans lequel il œuvre. Honnête avec son histoire, ses personnages et … avec nous, le public. Peu de films peuvent prétendre à ce type de perfection, y compris les « chefs d’œuvres » désignés de l’intelligentsia cinématographique.

Ouais, quand même, hein !

Hypnose (Stir of Echoes) de David Koepp. 

Avec Kevin Bacon, Kathryn Erbe, Zachary David, Illeana Douglas, Jennifer Morrison.

USA 1999.

Nick Mothra
Gamin, je me pâmais d’admiration devant les figurines de « La Planète des Singes », revivant à travers mes dessins et mes maquillages « maison » les destinées tragiques de Zira et Cornelius. Plus tard, tel le Docteur Moreau, je charcutai un vieil ours en peluche et en faisais une honorable copie de gorille. J’avais alors découvert King Kong, le seul l’unique de 1933.
Par la suite, les marges de mes cahiers d’école se remplirent successivement de requins mangeurs d’hommes (après la vision de « Jaws »), de morts-vivants (suite à la diffusion d’un extrait de « l’Enfer des Zombies » à la télé), de dinosaures de tous poils (de toutes écailles plutôt), de Godzilla et encore de zombies… Et… Et… Bref, le cinéma fantastique a forgé mes goûts et jalonné ma vie… Et ça continue, aujourd’hui encore.
Nick Mothra on Facebook

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *