Marathon Man (1976)

Certaines répliques sont devenues si populaires –cultes devrait-on dire de nos jours !- que les prononcer à voix haute suffit à évoquer les œuvres dont elles sont extraites. 

« Ta mère sut ce débit en enfer !» (ou à peu de choses près) entendu dans l’Exorciste vous fait irrésistiblement apparaitre à l’esprit la bouille scarifiée d’une gamine possédée par le démon. Le plus gentil « E.T. téléphone maison » est définitivement associé à … E.T.. Le plus récent « Say my name » de la série Breaking Bad (à ne pas confondre avec Call Me By Your name qui n’a strictement rien à voir) ne peut se concevoir qu’avec la voix de Bryan Cranston et son look glaçant de narcotrafiquant …

Pour ma part, ce simple « C’est sans danger ? » (« Is it safe ? » en anglais) suffit à me faire dresser les cheveux sur la tête. 

Mais avant tout, un petit rafraichissement de mémoire :

New York 1976, l’été est chaud dans les T-shirts et les maillots. Deux vieillards se chamaillent au volant de leur voiture : l’un est un touriste allemand, l’autre un juif new-yorkais. Après une course-poursuite plutôt rigolote l’allemand se prend un camion-citerne dans le portrait. Problème : le gaillard était le frère de Christian Szell, célèbre criminel nazi réfugié en Amérique du Sud, et avait été chargé de récupérer un lot de diamants. Sa mort va obliger le frangin à quitter son repaire et à venir lui-même rechercher son trésor de guerre à New-York… sous l’œil intéressé des services secrets américains.

Thomas Levy (Dustin Hoffman), étudiant en plein entrainement du marathon, va se retrouver mêlé, malgré lui à cette opération…

Marthe et Dustin : une belle histoire d’amour.

William Goldman adapte ici son propre roman pour en faire une intrigue sèche aux parfums si caractéristiques du politico-thriller américain des 70s. A cette époque, Goldman est loin d’être un inconnu : il a déjà signé les scripts de Butch Cassidy et le Kid et de La Kermesse des Aigles. Plus tard, il rédigera les scénarios de Magic, de l’Ombre et la Proie ainsi que plusieurs adaptations de Stephen King (Misery, Cœurs Perdus en Atlantide, Dreamcatcher). Pas la moitié d’un manche donc. D’ailleurs, la Paramount, totalement confiante, achète les droits du roman avant parution et, dans la foulée, débauche l’écrivain pour en signer la transposition. Le script atterrit sur le bureau de John Schlesinger qui y décèle l’histoire idéale pour le remettre en selle après le bide du très particulier Jour du Fléau.

Après que Richard Widmarck eut été un temps envisagé, c’est le nom de Laurence Olivier qui fait surface. Malgré ses problèmes de santé, le vieil acteur shakespearien a toujours la pêche et se montre passionné par le rôle –ô combien difficile ! – de cet ancien médecin nazi, inspiré par l’authentique et monstrueux docteur Mengele. Laurence Olivier, assez étrangement, incarnera deux ans plus tard le personnage d’Ezra Lieberman dans le film de Franklin J. Schaffner Ces garçons qui venaient du Brésil (à ne pas confondre avec Les Brésiliennes du bois de Boulogne de Robert Thomas qui ne joue pas dans la même catégorie). Ezra Lieberman était un personnage fictif librement inspiré par le bien réel «chasseur de nazi » Simon Wiesenthal. Une façon de boucler la boucle ? Pourquoi pas…

Roy, t’as vraiment pas inventé le fil à couper le beurre, toi!

Dustin Hoffman –alors au sommet de sa popularité– rejoint rapidement le casting et l’on murmurera plus tard que les deux acteurs ne s’appréciaient que très moyennement. Il faut bien dire que c’est le choc générationnel, le clash de deux écoles d’art dramatiques radicalement différentes : Olivier vient du théâtre et travaille à l’ancienne alors que le petit Dustin, issu de l’Actor’s Studio, veut se mettre entièrement dans la peau du personnage et se farcit de longues heures de jogging pour paraître épuisé et en sueur sur le plateau. A la décharge de ce dernier, il faut reconnaitre que dans certaines scènes, le gaillard a vraiment l’air au bout du rouleau. Ça n’empêchera pas cette vieille canaille d’Olivier de lui lancer quelques piques bien senties («Pourquoi ne vous contentez-vous pas de jouer?» lancera-t-il à son cadet).

« C’est sans danger ? »

Oui, on y revient, rassurez-vous ! « C’est sans danger ? » est le terrible gimmick qui va ponctuer l’une des scènes de torture les plus mémorables du cinéma. Une scène magistrale dans laquelle un Laurence Olivier monolithique soumet un Dustin Hoffman apeuré à un examen dentaire particulièrement douloureux. 

« Is it safe ? » traduit librement par « C’est sans danger ? ». Question laconique et totalement vide de sens pour Babe, le personnage de Dustin Hoffman, qui ne sait absolument pas ce qu’on lui veut et encore moins à qui il a affaire. Question répétée d’un ton monocorde, presque badin, par cet ancien assassin nazi aux allures d’élégant vieillard. Question encore dont les mauvaises réponses donnent droit à un petit coup de bistouri dans les dents (Aïe! le nerf! Aîe! la carie !). Question devenue synonyme de souffrance extrême et intolérable.

« Ach! mais non, za ne fa pas faire mal, foyons! »

Plus de quarante ans plus tard, cette séance chez le dentiste n’a rien perdu de son efficacité et la revoir procure toujours les mêmes frissons, la même sensation de dégouts ou de frémissement. Tiens… un peu comme quand vous êtes dans la salle d’attente et que vous entendez vrombir la fraise du maniaque qui va vous détartrer le râtelier ! 

Mais ramener toute la puissance de Marathon Man à une seule scène serait bien injuste tant le film représente une espèce de modèle en matière de thriller, osant convoquer, en guise de bad guy, la figure traumatique du criminel de guerre et l’utiliser comme un élément d’épouvante. A cet égard, la séquence du quartier juif est exemplaire et fait monter la tension en quelques plans filmés à la steadycam (qui fut pour la première fois utilisée dans ce film). Le docteur Szell, venu négocier ses précieux diamants, se retrouve mêlé à une foule principalement juive et –pas de bol!– est reconnu par une vieille dame, rescapée des camps. Alors oui, on peut lancer le débat et se demander si l’utilisation des horreurs de l’holocauste dans une fiction peut se justifier…  S’il ne conviendrait pas de « respecter » l’Histoire… Est-il offensant de voir le personnage d’Hitler (ou du moins sa figure) chevaucher des T-rex dans Iron Sky ? Est-ce mépriser la mémoire des victimes des camps que de voir un héros de comics (Magneto dans X-Men 2) ? Et que dire du IIIe Reich de Tarantino dans Inglorious Bastards ? Franchement, c’est clairement le débat qui s’annonce d’office stérile et que je ne voudrais pas ouvrir…

Le petit doigt, Laurence! Attention au petit doigt!

Marathon Man fait partie de la grande famille des thrillers durement ancrés dans la réalité que le cinéma américain aura produits dans les années 70. De ceux qui ne tournaient pas trop autour du pot et n’hésitaient jamais à foncer dans le tas, à sortir l’artillerie lourde! Il est vrai que notre attachant Marathon man peut s’appuyer sur les interprétations haut de gammes de ses personnages principaux mais aussi sur une galerie de tronches réjouissantes : Roy Scheider, les traits en permanence burinés, la séduisante et mystérieuse Marthe Keller, le prognathe William Devane et même Fritz Weaver que les amateurs de cinéma d’horreur connaissent bien (Creepshow, Demon Seed…). Tiens, nous manquerait plus qu’un petit Bradford Dillman pour compléter ce casting de rêve. Marathon Man : un film indispensable, précieux…

Der Weisse Engel (l’ange blanc, surnom donné au docteur Szell dans les camps de concentration, en raison de sa chevelure argentée) hantera encore longtemps ma fantasmagorie de cinéphile…

« Non, ce n’est pas sans danger »

Marathon Man de John Schlesinger (1976) avec Dustin Hoffman, Laurence Olivier, Roy Scheider.

Nick Mothra
Gamin, je me pâmais d’admiration devant les figurines de « La Planète des Singes », revivant à travers mes dessins et mes maquillages « maison » les destinées tragiques de Zira et Cornelius. Plus tard, tel le Docteur Moreau, je charcutai un vieil ours en peluche et en faisais une honorable copie de gorille. J’avais alors découvert King Kong, le seul l’unique de 1933.
Par la suite, les marges de mes cahiers d’école se remplirent successivement de requins mangeurs d’hommes (après la vision de « Jaws »), de morts-vivants (suite à la diffusion d’un extrait de « l’Enfer des Zombies » à la télé), de dinosaures de tous poils (de toutes écailles plutôt), de Godzilla et encore de zombies… Et… Et… Bref, le cinéma fantastique a forgé mes goûts et jalonné ma vie… Et ça continue, aujourd’hui encore.
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