CROOKED HOUSE

Une famille modèle ?

Parmi les écrivains de romans policiers les plus adaptés au cinéma, deux noms nous viennent tout de suite en tête : Georges Simenon et Agatha Christie.
Maigret et Poirot, leur personnage respectif, peuvent se targuer d’avoir toujours autant de succès, puisque les transpositions sur le grand écran ou la petite lucarne se comptent en nombre.
Plus rare peut-être sont les écrits qui ne font pas la part belle à ces deux protagonistes, mais qui rencontrèrent toutefois quelques cinéastes suffisamment avertis pour en faire quelque chose. Il suffit de revoir les films de Pierre Granier-Deferre – entre-autre La Veuve Couderc – ou encore l’excellent Le Secret de Laque de Jean Kemm, qui adaptait la reine du crime et sa nouvelle Black Coffee (qui fût aussi une pièce de théâtre), pour s’en convaincre.
Une fois encore, voici que l’écrivaine britannique se retrouve dans nos salles obscures, avant d’être vendue en galette, au travers de Crooked House, que l’on doit à Gilles Paquet-Brenner. Le réalisateur peut-il escompter rejoindre le panthéon de ceux qui, avant lui, s’étaient risqués dans pareille aventure ?

Gaffe… vl’a la vieille!

Londres 1957 (déjà une première différence avec le roman), Charles Hayward revient du Caire où il travaillait dans les affaires diplomatiques, afin de s’installer comme détective privé.
Aux informations ce jour là, on annonce la mort de Aristide Leonides, un homme d’affaire riche et impitoyable. Charles va être engagé par la petite fille du défunt, Sofia, afin de faire toute la lumière sur les circonstances douteuses de sa mort.
Une affaire bien délicate pour le jeune détective, puisque Sofia et lui se connaissent très bien : ils ont été amants, au Caire (seconde différence avec le roman).
En souvenir du temps passé en Égypte et de ces quelques batifolages, le limier va accepter de s’occuper de cette affaire.
Ce qu’il va d’abord découvrir, c’est que le vieux tenait sa famille sous sa coupe. Un règne patriarcal qui n’était pas pour plaire à tout le monde, mais dont il fallait s’accommoder.
Il fera ensuite le constat des attitudes étranges des Leonides, lesquels occupent une immense demeure partagée, où il est important de faire son trou afin de ne pas être trop importuné.
Entre les deux frères qui se vouent une haine maladive, leurs épouses dont l’une est une actrice ratée et l’autre est une main de fer dans un gant de velours, entre les enfants sournois et curieux et la jeune épouse du défunt qui jure que ce mariage était un mariage d’amour, et le belle-sœur mystérieuse en prime, le détective aura tout intérêt à cultiver son flair pour résoudre cette énigme. D’autant plus que chacun d’entre eux avait un motif valable pour assassiner le vieillard. Tous, sans aucune exception !
La tâche va être rude, et l’intervention de Scotland Yard n’est pas souhaitée. Quelques secrets de famille pourraient se voir éparpiller dans la presse, ce qui risquerait de mettre plus à mal l’ensemble de la descendance.

Aaaaah, Gillian Anderson… magnifique!

Crooked House est donc un roman signé Agatha Christie, paru en 1949. Il faisait partie, avec Témoin Indésirable, des préférés de son auteure.
Elle avait assurément de quoi en être fière, puisqu’il s’agit là de son roman le plus… biscornu c’est bien le cas de le dire.
Il y est question d’une intrigue menée tambour battant, caractérisée par des personnages truculents qui se lancent des punch-lines absolument jouissives.
Car dans ce film – et le roman – l’enquête est un prétexte qui sert à dévoiler le véritable leitmotiv de l’histoire, à savoir, décortiquer la vie tempétueuse des Leonides.
Il ne sera d’ailleurs jamais question d’interrogatoires musclés ou trop sérieux, préférant au contraire laisser une large place aux discutions animées qui régalent les soirées familiales. Des complots, des secrets, des coups fomentés en douce,… en réalité, les vrais protagonistes de cette histoire sont les Leonides eux-même. Bien plus que Charles Hayward qui fait pâle figure face à eux. En effet, le jeune homme est loin de ressembler au parfait détective et aura bien du mal à condenser le flux d’informations qui lui parvient suite à ses différents entretiens. Une scène illustre assez bien ce propos, lorsque la plus jeune fille de la famille, une gamine espiègle et intrépide, lui fait comprendre qu’il tient davantage le rôle d’un Watson, tandis qu’elle, incarne mieux Sherlock Holmes.
Une remise en place en bonne et due forme qui prouve combien son intervention n’est, au final, pas indispensable puisque cette affaire va se résoudre quasiment d’elle-même.
On reconnaît bien le style de la romancière, adepte de quelques facéties qui amèneront le lecteur sur un tout autre terrain, et ça, le réalisateur l’a parfaitement compris en utilisant adroitement cette technique pour son film.
De quoi régaler le spectateur qui se laisse emporter par ce huis clos efficace, dont l’ambiance vieux manoir et météo londonienne confine à une atmosphère qui souligne comme il se doit la transversalité de ce récit hors norme. Rien ne nous sera épargné, le tout se déroulant dans un rythme agréable, sans temps morts puisqu’il arrive toujours un petit truc, ici et là, histoire de verser toujours un peu plus dans la cocasserie.

Á peine tendu le repas de famille…

Avec un telle qualité, on a du mal à s’imaginer que derrière la caméra se cache Gilles Paquet-Brenner. Ceci étant, j’exagère un tantinet, car le bonhomme est plutôt bon technicien et on lui pardonne de s’être égaré dans ces deux ignobles volets que sont Gomez & Tavarès.
Il suffit de revoir Dark Places ou encore Elle s’Appelait Sarah, pour définitivement se convaincre que Paquet-Brenner sait y faire, et si l’on compte maintenant avec Crooked House, il n’y a plus de doute possible.
Le français transpose cette histoire à la fin des années 50 (donc si vous croisez une Bristol 405 c’est normal), mais conserve toutefois l’essence même du roman de Agatha Christie. Il graisse un peu la mécanique pour lui donner une seconde jeunesse, sans jamais toucher à l’essentiel. Cette essentialité il parvient même à la sublimer grâce à un casting cinq étoiles : Max Irons (le fiston de Jeremy) qui campe le détective et qui est, malgré lui, l’élément le plus faible de l’histoire puisqu’il se fait littéralement écrasé par une Glenn Close toujours aussi sublime, une Gillian Anderson au sommet de son art, un Julian Sands charismatique et un Terence Stamp carrément emblématique.
Une mention toute particulière pour la jeune Honor Kneafsey qui joue l’ambiguïté avec une telle aisance que les félicitions s’imposent. Les applaudissement iront à la belle Stefanie Martini qui parvient à garder toute la sobriété de Sofia pour mieux révéler ses sentiments lors d’un final magnifiquement orchestré.

Avant de te foutre dans ce merdier, va te prendre une biture l’ami !

Très belle réussite donc que ce Crooked House, petit coup de cœur personnel que je vous encourage vivement à découvrir.
Si le cœur vous en dit, le roman est tout aussi excellent – quoi de plus normal en somme – et si vous avez l’âme d’un enquêteur, que vous parvenez à résoudre le plus ardu des mystères, vous vous régalerez !
Sur ces bonnes paroles je me permets de vous quitter, je vas réviser mon testament tel un Arstide Leonides, histoire d’emmerder quelques membres de la famille. Alors bon visionnage et/ou bonne lecture.

De Gilles Paquet-Brenner (2017)

Avec : Max Irons, Glenn Close, Gillian Anderson,…

Ced Valentin
Avec un papa cinéphile qui me berça trop près du magnétoscope, il était tout naturel que j'attrape la bosse de la cinéphilie. Ainsi, de mes petits yeux émerveillés je pu découvrir tout un tas d'univers qui, aujourd'hui encore, me fascinent : Horreur, S-F, Action, Polar, Western,... des genres divers et variés que mon daron aimait partager avec un fiston qui en demandait toujours plus et plus encore ! L'âge adulte n'ayant rien arrangé, je continue à m'approvisionner à un rythme frénétique, à regarder le plus possible de péloches, histoire de satisfaire un appétit insatiable.

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