La Cité de l’indicible Peur de Jean-Pierre Mocky (1964)

Au moment d’établir mon top 5 de l’année 2019, mon choix s’est rapidement porté sur une œuvre de… 1963. La Cité de l’indicible Peur est un film que j’ai découvert à la télé dans les années 80 et dont l’enregistrement VHS a fait ronronner à de nombreuses reprises le magnétoscope familial. L’année dernière, ESC nous en proposait –enfin !– une édition Blu-ray. 

Incontournable.

Que l’on aime ou pas les films de Jean-Pierre Mocky, on ne peut qu’être admiratif devant une filmographie si riche : plus de 60 films, sans compter les courts-métrages et les téléfilms. Depuis la fin des années 50, le gaillard aura tourné pratiquement l’équivalent d’un film par an (parfois trois dans les années 2010) jusqu’à sa disparition en 2019. Ah ouais quand même hein ! Si ça, ça ne force pas un minimum le respect ! Je ne vais pas vous retracer un énième portrait du personnage, connu pour son excentricité, sa radinerie (manque de fonds oblige, cela dit) et son franc-parler, mais il n’est pas inutile d’insister sur cet appétit gargantuesque qu’avait Mocky d’être toujours dans une dynamique liée au cinéma : sans cesse en train de préparer le prochain tournage, continuellement entouré d’acteurs ou d’acteurs potentiels (il adorait faire jouer des amateurs sans doute pour des raisons économiques mais à coup sûr également pour la fraicheur et l’inédit qu’ils pouvaient lui apporter). De bouger, d’être dans un processus créatif permanent… Authentique passionné du septième art, n’avait-il pas fait l’acquisition, à Paris, du célèbre Brady, salle de cinéma culte et dévouée au fantastique depuis les années 60 ? * 

La Cité de l’indicible Peur : l’intrigue.

Sur les traces de Mickey le bénédictin, un faux-monnayeur en cavale, l’inspecteurs Simon Triquet (Bourvil) débarque à Barges, une petite ville auvergnate dont la population vit dans la terreur. Un monstre légendaire, la Bargeasque, rôderait, une fois la nuit tombée. Et la mort frappe. 

Se faisant passer pour un chasseur de bécasses, l’inspecteur Triquet mène incognito sa petite enquête. Celle-ci va l’amener à rencontrer une foule de bien curieux personnages. Des notables de la cité, en passant par le médecin, le boucher et le brigadier, chacun des suspects semble dissimuler de bien lourds secrets…   

Couverture de l’édition Marabout datant de 1965

La Cité de l’Indicible Peur, le sixième film de Jean-Pierre Mocky, est est l’adaptation relativement fidèle du roman de notre Jean Ray national. « Relativement » car oui, si la trame policière est globalement respectée, la transposition franco-française de l’intrigue originellement située en Angleterre dans le Cantal a de quoi déconcerter quand on connait le roman qui vous a des faux airs de récit holmésien teinté de fantastique. 

Il faut bien dire que l’univers du papa du célèbre Harry Dickson n’est pas des plus simples à transposer au cinéma. Ses récits, souvent à la lisière de l’onirisme flirtent tantôt avec le polar (comme ici), tantôt avec le fantastique gothique et ce n’est un secret pour personne que Jean Ray produisait presqu’en écriture automatique -quasi en transe- à une vitesse qui ferait pâlir d’envie n’importe quel chroniqueur de la Squad (à l’exception peut-être de Cédric). Du coup, ses histoires en deviennent protéiformes, s’aventurent dans des directions surprenantes, là où on ne les attend pas, et, pour le scénariste habitué aux structures narratives classiques, représentent un défi presqu’impossible à relever quand il s’agit d’en tirer un synopsis exploitable pour un film traditionnel.

Et c’est là que la folie hystérique de Mocky devient génie. Du matériau original, il reprend certes les grandes lignes mais surtout –et c’est là, il faut bien le dire, que réside l’intérêt principal du film– la galerie de personnages bien agités de la caboche. Pour encore mieux faire ressortir le côté frappadingue de son casting, il l’affuble de caractéristiques plus saugrenues les unes que les autres : tics de langages, spasmes faciaux, expressions récurrentes resservies à l’envi, mini-chorégraphies, etc. 

Monsieur Franqui (Francis Blanche) et son « amoureuse »…

En matière de casting improbable celui de La Cité de l’Indicible Peur se pose là, à tel point qu’on serait tenté d’en établir la liste : 

Un Francis Blanche voyeur, épiant à l’aide de sa longue vue les faits et gestes de ses concitoyens et vouant une dévotion fétichiste à un mannequin grandeur nature, représentation de la Sainte-Patronne de la cité : Urodèle

Un Jean Poiret en brigadier suspicieux et nerveux du couvre-chef. « Enlevez votre képi ! Ou vous deviendrez chauve ! » lui assène régulièrement un vieux médecin un tantinet alcoolo et philosophe à ses heures.

Un Jean-Louis Barrault en adjoint du maire complètement névrosé.

Un Raymond Rouleau en maire mielleux arborant un demi-sourire crispé et affligé d’une forme de syndrome de La Tourette lui faisant ponctuer ses phrase d’un petit « quoi » interrogatif.

Un Bourvil, ne l’oublions surtout pas, campant Simon Triquet, l’inspecteur au cœur tendre mais aux méthodes d’investigation impitoyables qui semble traverser le film comme dans un rêve éveillé, le regard trouble.

Et toute une ribambelle de seconds rôles croustillants qui –fait assez remarquable dans les films collégiaux pour le souligner– ne se marchent à aucun moment sur les pieds. Au contraire, cette multitude de portraits franchement plus étranges les uns que les autres participent à une très particulière ambiance d’hystérie hallucinée.

L’inspecteur Triquet (Bourvil), le regard fiévreux.

Ajoutons la mise en scène à l’arrache de Mocky, frisant parfois le documentaire, un travail sur la bande sonore qui amplifie le bruitage et fait souffler un vent lugubre tout le long de l’histoire, un joli noir et blanc qui rend le film intemporel et un rebondissement final sans doute convenu pour les amateurs de whodunits mais plutôt rigolo dans le contexte de cette comédie d’épouvante.

Que l’on ne s’y trompe pas ! La Cité de l’Indicible Peur, avant d’être une comédie ou même un polar, est bien un film d’épouvante où même les moments censément drôles instillent un malaise et vous donne l’impression de vivre un mauvais cauchemar. De ceux dont on aimerait s’arracher mais qui nous gardent emprisonnés jusqu’à ce que l’on se réveille en suffoquant à moitié.

C’est en cela que la folie de Jean-Pierre Mocky rejoint celle de Jean Ray et fait de cette fausse adaptation un hommage éblouissant à l’univers de l’écrivain gantois.

L’affiche du film, lors de sa sortie en 1965 alors qu’il s’appelait encore « La Grande Frousse ».

Notons qu’à sa sortie, le film s’appelait La Grande Frousse, « titre racoleur et crétin à destination des beaufs » pour reprendre la formulation de Jean-Pierre Mocky dans ses mémoires. Ce n’est qu’en 1972, lors d’une nouvelle sortie en salles, qu’il est rebaptisé La Cité de l’Indicible Peur

La Grande Frousse ou La Cité de l’indicible Peur de Jean-Pierre Mocky (1964), d’après le roman de Jean Ray.

Avec Bourvil, Véronique Nordey, Francis Blanche, Jean-Louis Barrault, Jacques Dufilho, Victor Francen 

* A ce sujet, je vous recommande la lecture du livre de Jacques Thorens : Le Brady, cinéma des damnés. L’ancien projectionniste y relate avec de nombreuses anecdotes les dernières « glorieuses » années de cette salle mythique longtemps fréquentée par les amoureux du cinéma bis et qui, au fil du temps, s’était muée en refuge pour prostituées fatiguées et en lieu de rencontre gay. Depuis, si l’endroit existe encore de nos jours, il n’attire plus guère que les amoureux de cinéma… d’art et essai. Moins drôle évidemment.

Nick Mothra
Gamin, je me pâmais d’admiration devant les figurines de « La Planète des Singes », revivant à travers mes dessins et mes maquillages « maison » les destinées tragiques de Zira et Cornelius. Plus tard, tel le Docteur Moreau, je charcutai un vieil ours en peluche et en faisais une honorable copie de gorille. J’avais alors découvert King Kong, le seul l’unique de 1933. Par la suite, les marges de mes cahiers d’école se remplirent successivement de requins mangeurs d’hommes (après la vision de « Jaws »), de morts-vivants (suite à la diffusion d’un extrait de « l’Enfer des Zombies » à la télé), de dinosaures de tous poils (de toutes écailles plutôt), de Godzilla et encore de zombies… Et… Et… Bref, le cinéma fantastique a forgé mes goûts et jalonné ma vie… Et ça continue, aujourd’hui encore.
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