Le venin de la peur

Réalisé presque une décennie avant sa célèbre (et cradingue) quadrilogie zombiesque, Le venin de la peur peut être considéré comme la première œuvre horrifique de Lucio Fulci. Pourtant, le réalisateur Romain ne nous balance pas encore des seaux de barbaque à la tronche et ne nous gratifie pas non plus d’une violence particulièrement outrancière. Le film met bien en scène des meurtres mais le bodycount s’avère finalement plutôt faible : trois homicides, dont un perpétré hors-champs en plus. A Lizard in a Woman’s Skin (dans la langue de Donald Trump) est d’ailleurs souvent présenté comme un giallo, mais à part l’énigme policière et le meurtre inaugural d’une belle poulette au couteau, avouons qu’il manque quand même quelques éléments incontournables, parmi d’ailleurs les plus typiques : l’utilisation de la caméra subjective, les mains gantées de cuir et surtout, les meurtres en série ! Si c’est un giallo, on peut dire que Fulci s’affranchit d’une partie des codes du genre et nous propose donc une version plus personnelle. Car à mon sens, ce qui fait finalement pencher Le venin de la peur dans la catégorie horrifique, c’est surtout son ambiance vénéneuse digne d’un mauvais rêve tordu. Là, Fulci fait des merveilles et se fait plaisir. Et on peut dire que concernant les plans esthétisants, le réalisateur de l’Enfer des zombies n’avait rien à envier à un Bava ou à un Argento, alors qu’on l’a souvent relégué au rang de gros sagouin de la bande. Plusieurs scènes oniriques aux atmosphères particulièrement soignées plongent en effet le spectateur dans d’authentiques (et sublimes) cauchemars : Décors minimalistes, ambiance oppressante, vent irréel, bande-son cotonneuse et autres ralentis hypnotiques viennent magnifier les séquences de rêves morbides de Carol, l’héroïne du film.

« Bonjour, je suis la voisine du dessous. Vous auriez du sel ? »

La pauvrette semble inconsciemment fantasmer depuis quelques temps sur sa magnifique voisine délurée… et il y a de quoi, la dame étant incarnée par Anita Strindberg (qu’on voit d’ailleurs encore plus à poil que dans La queue du scorpion). Il faut dire aussi que la sage Carol, fille de bonne famille, mène une vie bien proprette et, disons-le franchement, assez chiante. Son mari a les dents bien blanches, son brave papa est un célèbre avocat et elle vit dans un immense et luxueux appart au cœur de Londres, dans lequel elle s’adonne à ses deux passions : boire du thé sur le canapé et consigner ses rêves dans son petit carnet. La grosse éclate ! Tout le contraire, en somme, de la belle rousse de l’étage du dessous qui organise régulièrement des soirées orgiaques à faire pâlir DSK lui-même. Il n’est donc pas étonnant que le mode de vie débridé de la jolie rouquine devienne un cauchemar obsessionnel pour la bourgeoise au cul serré. Dans ses rêves, elle et sa voisine se frictionnent à poil (et avec un bel entrain) jusqu’à ce que Carol la bourgeoise finisse inlassablement pour trucider l’objet de ses fantasmes enfouis, à grands coups de couteau de boucher ! Et un beau matin, je vous le donne en mille, la jolie rouquine est retrouvée… assassinée dans son lit, dans les mêmes conditions rêvées par Carol nuit après nuit ! Machination ? Folie ? Coïncidence ? Caméra cachée de Marcel Béliveau pour Surprise sur prise ? La santé mentale de Carol commence alors sérieusement à vaciller.

«  Laaaaaaissez parler les p’tits papiers…  »

L’ambiance légèrement irréelle qu’impose Fulci est envoûtante ! Le rêve et la réalité se télescopent à plusieurs reprises et laissent ainsi le spectateur indécis quand à la nature, authentique ou non, des séquences que l’on visionne. Peut-on se fier à la narration du film ? Cette ambiguïté est d’ailleurs le grand thème du long-métrage, avec peut-être en point d’orgue cette incroyable scène des chiens éventrés qui se vident de leur sang, empalés et sujets d’une bien mystérieuse expérience scientifique (?). Complètement surréaliste et d’une violence certaine, on ne sait finalement jamais s’il s’agit d’un rêve fou, d’une hallucination ou d’une séquence réelle (mais vraiment chelou) vécue par notre héroïne… On ne sera donc pas surpris de découvrir, disséminés tout le long du film, de nombreuses œillades aux mouvements surréaliste et expressionniste. Des influences indéniables que le réalisateur cite d’ailleurs ouvertement, avec notamment Salvador Dali et Francis Bacon. En plus de placer certaines de leurs toiles dans le décors de l’appartement de Carol, le cinéaste en propose lui-même des réinterprétations filmiques dans ses scènes de cauchemars. Innocent X et Figure with Meat de Bacon et Le cygne blanc de Dali sont ainsi passés à la moulinette du père Fulci pour un résultat assez génial. Ces séquences cauchemardesques particulièrement puissantes marquent durablement les esprits, venant parasiter en son sein un type de récit aux codes plutôt rigides, lui insufflant alors une bonne dose de bizarre et de malaise.

Reportage de 30 millions d’amis dans le laboratoire du Dr Mengele.

Mais résumer le film en un unique délire onirico-surréaliste serait carrément réducteur. Le venin de la peur reste avant tout une histoire d’enquête policière, avec tout le côté ludique que cela peut impliquer. Tout l’intérêt du métrage est bien sûr de deviner, en même temps que les flics investigationnant (du faux verbe investigationner) sur l’affaire, qui se cache derrière ce meurtre sordide. C’est d’ailleurs surtout par cet aspect que le film sonne parfois comme un giallo : Suspects potentiels qui se bousculent au portillon, fausses pistes et retournements de situation se succèdent ainsi jusqu’au dénouement final et à la découverte du tueur… Ainsi que de son « mobile » (genre « Mon papa me forçait à me déguiser en abeille quand j’étais petit, ouiiiin, voilà pourquoi j’ai massacré et mangé le visage de toutes ses femmes… »). Et, à ce petit jeu, avouons que le père Fulci semble là aussi à son aise. Le rythme est captivant et ne faiblit jamais et surtout, la direction d’acteurs parait bien plus affûtée que sur d’autres de ses films. Ça joue bien, et tous les rôles principaux sont solides, crédibles. Mention spéciale à la Brésilienne Florinda Bolkan qui fait de l’excellent boulot avec Carol, dont on peine vraiment à cerner le personnage. Effacée et particulièrement éteinte, elle est au final le principal mystère du film et l’incarnation tout en intériorité de Bolkan y est pour beaucoup.

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Bref, avec ce Venin de la peur, Fulci nous livrait déjà une œuvre de flippe tout aussi marquante que ses pourtant bien plus célèbres histoires de morts-vivants. Mais finalement, peu importe que Una lucertola con la pelle di donna (en VO) soit un giallo, un film d’horreur ou une comédie romantique, il se range à mes yeux dans la catégorie des « putains de bons films ». Et il rejoint ainsi, tout en haut sur le podium de mon cœur, l’Au delà pour la filmo de Maître Lucio… Oui, il semblerait que ma vie de cinéphile ne soit que classements vains et absurdes.

De Lucio Fulci (1971)

Avec Florinda Bolkan, Jean Sorel, Anita Strindberg, Stanley Baker…

Val Le Blond
Un peu comme tous ces acteurs adultes qui jouent des adolescents de 16 ans dans n'importe quel slasher, Val le blond est un enfant qui a dépassé la date de péremption depuis quelques années déjà. Collectionneur avide, nerd compulsif, il aime faire des classements dans sa tête de ses épisodes préférés de The X-Files (qui changent tout le temps), peindre en écoutant du punk-rock et prendre du retard sur ses lessives. Créateur des fanzines Torture Oculaire et La Fraîcheur des Cafards, il cherchera un emploi stable quand il sera grand. Peut-être.

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