Doom Patrol par Grant Morrison

Urban Comics nous a fait une chouette surprise en éditant le travail effectué par Grant Morisson sur la série de comics Doom Patrol (écurie DC). Cette équipe de « super-héros » méconnus par chez nous a été créée en 1963 par le scénariste Arnold Drake (Les Gardiens de la galaxie) mais la publication fut annulée au bout d’une centaine de numéros, n’ayant jamais réussi à devenir vraiment populaire. Normal me direz-vous, elle conte les aventures farfelues d’un groupe de marginaux et de rebuts de la société  !

Au fil des ans, plusieurs résurrections du titre tenteront vainement d’accrocher le public, mais à force de concessions, elles éloigneront malheureusement toujours un peu plus la série de son esprit initial, foncièrement étrange et « autre ». En 1988, DC appelle donc à la rescousse le scénariste Grant Morisson, tout juste auréolé des succès d’Animal Man et de son fameux Arkham Asylum. L’écossais réintègre alors au cœur des histoires de la Doom Patrol le bizarre et l’ésotérisme des origines (il raconte d’ailleurs que gamin, il ne lisait pas cette série car « elle lui foutait la trouille ! »). La Doom Patrol redevient aussi le refuge de personnages brisés par la vie et inaptes à vivre en société, des super-héros dont personne ne veut  : Le Chef de la bande est un infirme en fauteuil roulant. Robotman, lui, est un cerveau humain prisonnier dans un corps métallique suite à un accident qui a détruit le sien. Le gang compte aussi dans ses rangs Rebis, hermaphrodite enturbanné sous d’épais bandages car il/elle émet des radiations, Crazy Jane, souffrant d’un trouble schizophrénique aiguë qui lui confère 64 personnalités (et toutes dotées d’un super pouvoir différent!) ou encore la petite Dorothy, au physique ingrat et qui a la faculté de projeter ses rêves dans la réalité… Une belle bande de bras cassés, qui renoue ainsi définitivement avec la thématique originelle de la saga, à savoir le droit à la différence.

Bon, évidemment, le texte est en français dans l’édition d’Urban…

Morrison en profite aussi pour pousser toujours plus loin son expérimentation du médium BD, et écrit alors une bonne partie de ses synopsis en puisant dans le journal dans lequel il consigne ses rêves, en ayant recourt à l’écriture automatique ou encore en entrant en état de transe par la privation de sommeil… Le résultat est aussi déconcertant que géniale ! La Doom Patrol n’est clairement pas la Justice League, elle combat surtout des menaces invraisemblables et incompréhensibles pour le commun des super-héros. L’équipe devra ainsi, au fil des pages, se fritter avec des hommes-ciseaux qui « découpent » et soustraient littéralement leurs victimes de la réalité ! Ils se confronteront aussi à la Confrérie de Dada, un groupe de super vilains absurdes mené par M.Personne, improbable personnage cubiste qui enferme Paris dans un tableau (???)… Nos héros tenteront aussi de sauver le monde de la Fin des temps suite au réveil du « Décréateur » par une secte menée par des marionnettes…

... Mais vous comprenez, j’avais la flemme de prendre mes BD en photo…

Le surréalisme affiché des histoires de Morrison irrigue chaque page d’une incroyable poésie farfelue. Le chapitre dédié à la visite du Pentagone est, à ce titre, une merveille de drôlerie. Un génial travail sur le langage est aussi effectué, avec ces personnages qui s’expriment uniquement en palindromes, ou qui parlent un dialecte totalement incompréhensible en mode « aléatoire » (le travail de traduction française est d’ailleurs à saluer)… Le scénariste oscille avec aisance entre horreur, action et SF, il arrose le tout d’humour grotesque et parvient finalement à tisser un univers cohérent dans son foutoir sans nom… Il titille aussi constamment notre suspension d’incrédulité et joue au funambule avec son point de rupture. Certains personnages sont en effet tellement cocasses et absurdes qu’ils en deviennent géniaux  : Le chasseur de barbes, qui tue… des barbus ! Flex Mentallo, le héros musculeux en slip qui peut déformer la réalité avec ses muscles ! Ou encore Danny La rue, une rue dotée de conscience…

… Alors qu’en piochant comme un saligaud sur le net…

L’écossais est en roue libre, il expérimente, invente, sature ses histoires de concepts étranges, au risque d’en faire parfois même un peu trop. Il blinde ses scénarios de références, joue de mises en abyme, utilise des cut-up surprenants… À côté de ça, le travail de Richard Case sur le dessin parait bien sobre. L’illustrateur fournit un boulot très correct, lisible et qui à le mérite de retranscrire finalement assez bien les pétages de plombs de son collègue. Le graphisme n’est pas super déluré mais ce n’est même pas un défaut en soi, son style très typé 90’s est agréable à l’œil, rehaussé qu’il est par les belles couleurs de Daniel Vozzo. Niveau graphisme, on se régale surtout grâce aux magnifiques couvertures réalisées par Simon Bisley, vraiment bizarroïdes et qui collent à merveille à l’univers de la série.

… On se casse quand même moins le cul…

Chaque histoire a le mérite de nous immerger dans un univers bien barré, même si certaines sont fatalement un peu moins bonnes que d’autres, notamment la rencontre du groupe avec Jack l’éventreur, un peu trop courte. Les meilleurs scénarios sont, en effet, bien souvent ceux qui courent sur plusieurs chapitres et prennent le temps de se déployer. À contrario, on regrettera peut-être la résolution parfois un peu abrupte de certaines intrigues, un brin frustrant par moment. Car, si Morrison joue de manière évidente avec son support et parait vouloir en exploser les limites, il semble cependant parfois un peu à l’étroit dans la mécanique rigide qu’impose le genre : découverte de la menace – confrontation – résolution. He ouais, on reste malgré tout chez DC, dans un univers de super-héros… Pour le meilleur et pour le pire, dirons-nous ! Mais ce n’est finalement qu’un petit défaut qui ne gâche en rien un titre vraiment intéressant doté de personnages très attachants !

… J’espère que personne ne m’en voudra…

Deux des trois tomes de la saga sont déjà disponibles chez Urban, si vous êtes friand d’aventures incroyables, que les freaks et les rebus vous attendrissent et que vous n’êtes pas allergique à l’absurde, n’hésitez pas une seconde ! Venez découvrir la pince à sucre fantôme ! Et l’incroyable église d’ossements !! Ou encore un suaire qui marche sur des échasses !!!

Bref, dans l’édition Française, le texte est en français.
Val Le Blond
Un peu comme tous ces acteurs adultes qui jouent des adolescents de 16 ans dans n'importe quel slasher, Val le blond est un enfant qui a dépassé la date de péremption depuis quelques années déjà. Collectionneur avide, nerd compulsif, il aime faire des classements dans sa tête de ses épisodes préférés de The X-Files (qui changent tout le temps), peindre en écoutant du punk-rock et prendre du retard sur ses lessives. Créateur des fanzines Torture Oculaire et La Fraîcheur des Cafards, il cherchera un emploi stable quand il sera grand. Peut-être.

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