CHRONIQUES BARBARES – CYCLE 1

En Bande Dessinée, la simple évocation du Viking permet à tout un chacun – bédéphile ou simple lecteur occasionnel – de mettre un visage sur un héros, en l’occurrence : Thorgal ! Oui je sais, Hultrasson aussi… mais bon ne commençons à tergiverser, car au final le souvenir du personnage imaginé par Rosinksi et Van Hamme a davantage été plus percutant. Non pas qu’il faille reléguer le petit Viking sympathique qui fit son apparition dés le numéro 1351 du Journal de Spirou et dont les papas, Remacle et Denis, n’eurent rien à envier en terme de carrière aux deux précédents, mais Thorgal ça reste tout de même une sacrée saga !
Pourtant le 9ème art recèle d’un autre cycle consacré à ces pirates du Nord. Un cycle qui comporte 6 tomes et qui fait la part belle à la barbarie et la violence de ces hommes craints de tous : Chroniques Barbares !

Cycle 1 : Tomes 1 à 3

Au Diable les chants et les prières ! Pour Bartholomée, jeune frère novice d’un monastère du pays de Caux, près de Saint-Joseph du Havre, il existe un autre batifolage qui apporte des plaisirs plus charnels. Le jeune homme s’adonne avec foi à l’onanisme, planqué dans les latrines et savourant comme il se doit un parchemin à la nature érotique.
C’est de cet endroit, alors qu’il est dans la posture d’un Priape, qu’il assiste avec effroi au massacre de ses frères bénédictins par une horde de Vikings.
Tout droit venus du pays glacial de Trondheim, ces barbares ne font pas dans la dentelle ; clouant tel le Christ le père Guillaume, décapitant sans vergogne le pauvre frère Anselme, incendiant le lieux, ils ne font pas de prisonniers.
Le novice a bien failli lui aussi passer de vie à trépas. Il ne doit son salut qu’à une cachette providentielle, la trappe qui sert d’évacuation aux déjections des moines.
La peur au ventre, le moinillon tente de regagner la cité principale, histoire de trouver refuge chez le seigneur Rotomagus. Mais c’est sans compter la détermination des Vikings qui foncent à toute allure sur l’endroit, dans le but de venir y chercher Hilde, la jeune épouse du prince de Caux. Avant d’être sa femme, elle était promise au futur roi de Trondheim, le jeune Leif Eriksonn.
Alors que Bartholomée doit donner les derniers sacrements à la jeune femme, qui préfère mourir que de se livrer, c’est le prince Viking qui succombera en se désaltérant le gosier de la coupe de vin empoisonnée.
Dans la tradition de son peuple, le futur roi doit porter un masque afin que son visage reste secret jusqu’au jour du couronnement. Une aubaine pour le jeune moine, puisque le défunt est son sosie. Bartholomée, avec l’aide de Hilde, va se faire passer pour Leif et ainsi tenter le tout pour le tout afin de rester en vie. Mais peut-on impunément tromper le discernement de ces barbares ?

Au moment de la parution du premier tome des Chroniques Barbares, Jean-Yves Mitton, son auteur, est loin d’être un illustre inconnu. Il a déjà œuvré, entre-autre, sur la série historique Noël et Marie, sorti un one-shot chez Soleil intitulé Demain… les Montres, fait un petit détour par De Silence et de Sang et entame dés 1991 SA grande série consacrée à la guerre des Gaules : Vae Victis ! Quinze tomes parus pour cette excellente saga.
On aurait pu croire que l’homme était à ce point accaparé par son travail, somme toute assez titanesque, pour ne pas se lancer sur tout autre chose.
Mais c’est bien mal connaître le bon Jean-Yves et surprise… en juin 1994 voici qui paraît, chez tous les bons libraires, le premier tome de ses aventures consacrées aux Vikings.
Ça alors ! Serait-il un surhomme ? Le lecteur de l’époque (dont je fis partie) se posa tout de même une question essentielle ; faut-il acheter ce premier album ? Car tout de même, Vae Victis est tellement bonne et le rythme de parution assez bien suivi, le dessinateur et scénariste n’aurait-il pas présager de ses capacités ? Peut-il réussir une nouvelle fois à émerveiller son lectorat ? Et si on était déçu ?
Comme bien (trop) souvent, on fini par céder à l’appel d’une couverture qui en dit long; un barbe gigantesque, casque à cornes vissé sur la tête, une musculature saisissante, une hache ensanglantée dans la main droite tandis que la gauche tient la tête décapitée d’un homme. La porte fracassée achevant de décrire la violence du propos.
Inutile de résister plus longtemps, un bref regard sur les pages intérieures dévoilant le superbe dessin de Mitton aura tôt fait de nous convaincre.
Voici que, dés le retour dans ses pénates, le lecteur passionné se jeter corps et âmes dans cette passionnante découverte d’un cycle de trois albums.

Dés l’entame on retrouve les thèmes chers à l’auteur : sexe, violence et jolies femmes à gogo qui dévoilent leurs lignes sulfureuses.
Ainsi le premier tome, La Fureur des Vikings, nous entraîne au cœur de ce déchaînement de brutalité, perpétrée par une horde de sauvages toujours plus belliqueux.
Cette violence n’est pas gratuite, elle instaure au contraire le climax dans lequel Bartholomée va devoir se fondre pour rester en vie. Si ce premier album ne laisse pas le moindre répit à son lecteur, qui se repaît de ces massacres insensés, l’histoire, elle, demeure un peu en retrait et il faudra attendre quelques pages pour enfin entrer dans le vif du sujet.
En somme, cette usurpation d’identité qui confère à ce petit novice pétochard un rôle soudainement royal. Lorsque, enfin, ce déferlement de haine s’estompe, il nous est donné tout le loisir d’admirer la métamorphose qu’entame notre jeune héros, découvrant les plaisirs du sexe avec la belle Hilde. Là encore, pour Mitton, inutile de se vautrer dans le stupre vulgaire et inutile. C’est avant-tout l’attitude idoine qui permet de tromper l’ennemi. Chez les Vikings, au sein des peuples de Trondheim, on ne badine pas avec les us et coutumes.
« Petit moinillon qui par couardise a voulu jouer les héros, tu vas devoir te plier aux règles… au risque de goûter au parfum amère de la mort ! ».
Un premier tome qui fait ainsi office de mise en bouche, Mitton préparant le meilleur pour les deux autres albums à venir.
Ainsi La Loi des Vikings, second opus, débute par des cris destinés aux Dieux Thor et Odin ! La proue d’un Herskip, dominé par une tête de dragon derrière laquelle le Chaman invoque la puissance des deux déités. Première case qui veut tout dire et qui trouve son échos dans un « Nag Paris » laissant deviner toute la passion guerrière des barbares. Le novice en découvre davantage sur les rites de ce peuple fier ; il lui faudra boire le sang de ses ennemis ! Être toujours plus encré dans la peau du Prenz Leif « Meine Prenz Leif… Dranke ! » lui lance le Chaman alors même que les guerriers acclament leur meneur.
Puisque l’auteur aime tant l’Histoire, et dans le but de faire un subtil mélange entre les invasions barbares – qui eurent lieu en 911 – et la fiction liée à Batholomée, il n’hésite pas à évoquer le pacte de Saint-Clair-sur-Epte, ou Charles III le Simple permet au chef Viking Rollon l’établissement des Normands en Neustrie contre leur protection du royaume de Francie.
S’il aime l’Histoire, il aime aussi écrire une histoire et donc prendre quelques libertés. Ainsi Charles le Simple est présenté tel un poltron efféminé qui ne pense qu’à tremper son gourdin dans un beau petit cul, dont celui du faux Leif.
Incorrigible Jean-Yves Mitton ? Pas vraiment ! Comme dans toutes ses séries, l’Histoire n’est qu’une toile de fond, une cours de récréation qui permet à l’auteur de laisser libre court à son imagination ; d’y faire interférer des éléments qui vont remettre en question ce que les manuels scolaires nous apprennent et ce, dans un but purement scénaristique. Certes il va choquer les historiens – du moins en herbe et qui ne pensent qu’à la sacro-sainte vérité alors même que Napoléon disait : « L’histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d’accord. ». Certes les plus intransigeants crieront au blasphème, mais n’est-il pas plus pimenté de prendre quelques largesses ? C’est ce que Mitton fait, en « customisant » les faits pour les rendre plus viscéral. Un blasphème ? Non, du génie tout simplement !
Ce même génie qui conduira Bartholomée jusqu’aux terres de Trondheim, non sans avoir au préalable été découvert dans sa supercherie par le Chaman. La vileté de cet homme est à ce point, que dans ce jeu du faux-semblant il a son compte à trouver.
Alors que les horreurs de ces barbares répugnent au plus haut point le jeune moine, ce qu’il va subir pendant la traversée ne lui épargnera rien. La rudesse du voyage, la nourriture exécrable, la fièvre et les cauchemars et enfin… l’aboutissement, les terres enneigées, le vent glacial, l’immensité au blanc immaculé : TRONDHEIM !

Avec L’Odyssée des Vikings, troisième et ultime tome de ce premier cycle, c’est par l’effervescence d’un peuple que débute l’aventure. Le retour de Leif Eriksonn, le prince qui a triomphé du roi Charles est de ces moments où l’exultation l’emporte sur la raison. De son drakkar, le moinillon – transit de froid – aperçoit de fiers guerriers qui se jettent manu militari dans les eaux froides et glaciales. Leur sang bouillonnant ne leur fait pas craindre la catatonie.
Derechef, c’est du haut d’une falaise que l’usurpateur assiste à une pratique odieuse. Le Nörglaw ! Le sacrifice humain, d’une esclave de préférence, est pratiquée autant de fois qu’il le faut pour honorer les chefs.
Faisant suite directe du précédent tome, le lecteur est directement confronté à ces rites sacrés et à l’impuissance, là encore, de Bartholomée à empêcher cet infamie. Bien que l’auteur laisse supposer que le novice finira par s’imposer, peut-être même à éduquer ces barbares à un certain altruisme, ce n’est que pour mieux nous duper.
Mais ne précipitons pas les choses. Mitton nous fait quitter la Francie pour rejoindre la terre Viking. Nous sommes chez eux ! On découvre aussitôt une nation fière, peuplée par des hommes qui ne connaissent pas la peur. C’est bien connu, et il n’aura pas fallu attendre « Astérix chez les Normands » pour le découvrir.
Situation délicate puisque la supercherie de notre héros peut être découverte à tout instant. Bien que le Chaman le protège, les proches « amis » de feu le vrai prince ne tarderont pas à se poser des questions. Mitton tient le lecteur aux tripes, rend les situations plus palpables que jamais et bien qu’il illustre avec tout son talent la froideur des lieux, on a plutôt tendance à ressentir une chaleur étouffante, provoquée par le poids des secrets.
Le couronnement ne tardera pas d’ailleurs. De quoi rajouter de la pression à notre moine qui découvre que Leif avait un frère. L’émotion qui s’empare alors du faux prince est de celle qui vous attendri plus qu’elle ne le devrait. Ah! Il sait y faire notre Jean-Yves pour balader son lecteur. Après une violence aussi noire et gore même parfois, voici qu’il fait appel à notre sensibilité.
Un frère ! Il en rêvait le jeune dévot. Chez les Vikings, c’est l’impavidité qui prime, mais… qu’à cela ne tienne… c’est dans l’étreinte d’un amour tout fraternel que Bartholomée sert le jeune garçon.
« Attention moinillon… à force de jouer avec le feu on finit par se brûler ! ».
La violence est moins prégnante dans ce troisième volet, laissant une place plus prépondérante aux discutions hiératiques entre le Chaman et son protégé.
C’est peut-être un brin laborieux, mais ce n’est que passager. Mitton prépare ainsi l’instant crucial, celui où, alors qu’il doit être couronné, Bartholomée interromps un Nörglaw qui verrait une jeune rousse bretonne sacrifiée.
Moment crucial, oui, puisque la vraie nature de notre protagoniste est sur le point d’être mise à jour. Mais ayant plus d’un tour dans son sac, il parvient au bout du cérémoniale et lance un « Nag Paris » qui a pour but d’empêcher une nouvelle invasion de son pays. Ce cri de guerre, lancé pour ne pas que soit mise à nu sa véritable identité fait basculer le récit. Jusqu’alors les fondations de son mensonges étaient inébranlables, mais la frontière avec la vérité n’en devient que plus ténue.
Cet appel à la guerre, il lui faudra y répondre ! Il lui faudra duper les barbares en usant d’un subterfuge assez cocasse. Je vous renvois vers vos livres d’Histoire : souvenez-vous quel peuple à découvert l’Amérique avant Colomb ! Sacré Mitton ! Lui aussi sait comment s’y prendre pour étonner son lectorat.
C’est donc un ultime voyage qui va emmener une grande troupe de guerriers vers une prétendue Francie qu’ils ne risquent pas de voir de sitôt. Si la violence a été mise de côté, il en est de même pour l’aspect érotique. Très présent dans le premier tome, à peine évoqué dans le second si ce n’est qu’au travers de rêves sulfureux, il revient en force dans la dernière partie de cette histoire. Enfin en force… tout est relatif puisque c’est plus souvent suggéré que dessiné. Quelques cases seulement nous donnent à voir le moine et la bretonne forniquer comme des bêtes.
Jusqu’au moment où la jeune rouquine comprend qu’elle ne reverra pas sa douce France. Révélant alors qui est vraiment ce Prenz Leif de pacotille, celui-ci va être attaché, nu comme un ver, à la proue du navire.
Mitton entame alors la dernière danse, le naufrage vers une contrée sauvage et encore inexplorée, peuplée de peaux-rouges. Désormais la demeure de Bartholomée, l’endroit où il écrit ses mémoires sur les tristes événements qu’il a vécu.

Parce qu’il est un excellent conteur et qu’il maîtrise parfaitement sa trame narrative, Jean-Yves Mitton a eu le bonne idée de confier le rôle du narrateur à son héros. Le lecteur a ainsi l’impression de tenir entre les mains un journal intime, véritable témoignage de cette aventure hors-norme à laquelle un petit novice, peureux de surcroît, participa bien malgré lui.
L’auteur ne laisse alors jamais retomber la sauce, la remuant sans cesse pour lui apporter toujours plus de consistance, prenant de temps en temps soin de la laisser reposer pour réserver quelques surprises.
On sent qu’il se fait plaisir, son dessin en étant le principale indice. Le trait gras et énergique permet à l’auteur une fougue certaine qui prend littéralement aux tripes du lecteur.
Il croque la barbarie avec un tel soucis du détail, qu’il parvient très souvent à nous surprendre par l’authenticité qui s’en dégage ; les costumes, les armes, les bateaux,… sont d’un réalisme impressionnant, tout autant que cette fureur qui caractérise nos Vikings. Voilà qui contraste plutôt bien avec les largesses graphiques que prend Mitton, notamment lorsqu’il nous présente le roi Charles III, courtaud et maquillé comme une vulgaire pute. Davantage giton que monarque, bien loin de ce qu’il fût en réalité.
Tout de même, il illustre ces « revisites » avec le même soin ; une parfaite maîtrise du trait et du découpage qui ne trahit jamais le rythme frénétique et sulfureux de ce premier cycle.
La mise en couleur est confiée à Chantal Chéret pour le premier tome. La coloriste nous offre certes une belle palette de nuances, mais n’accentue pas assez les scènes guerrières, trop pâles et qui donnent cette drôle d’impression d’être en possession d’une Bande Dessinée plus âgée.
Á partir du second tome, cette tâche incombe à Sophie Balland. Et là… c’est magistrale ! Les couleurs sont flamboyantes, les contrastes ombres et lumières d’une perfection saisissante. La coloriste nous permet alors de mieux nous imprégner des ambiances, tantôt chaudes et étouffantes, tantôt froides et effrayantes. Le duo Mitton/Balland fonctionne à merveille, et elle participera également à la colorisation de quelques albums de Vae Victis.

Planche originale de Jean-Yves Mitton

Un premier cycle que l’on peut qualifier de pure merveille, on peut le dire, qui se termine tout naturellement sans jamais pousser trop loin la démesure.
Une ligne directrice bien pensée qui, au risque de me répéter, ne se veut nullement vulgaire et gratuite, mais qui propose bel et bien un récit à la mesure des aspirations de son auteur : aventure, érotisme, barbarie,… et un héros qui peu à peu prend de la consistance pour se révéler au final bien plus sympathique qu’il n’était lors de la première rencontre.
Au bout de ces trois albums, l’histoire aurait pu en rester là, tant elle se suffisait à elle-même. Mais Jean-Yves Mitton – et peut-être un peu son éditeur – a encore envie d’explorer le monde des Vikings. Ainsi, il se lance dans un second cycle de trois nouveaux albums.

(Á suivre…)

Ced Valentin
Avec un papa cinéphile qui me berça trop près du magnétoscope, il était tout naturel que j'attrape la bosse de la cinéphilie. Ainsi, de mes petits yeux émerveillés je pu découvrir tout un tas d'univers qui, aujourd'hui encore, me fascinent : Horreur, S-F, Action, Polar, Western,... des genres divers et variés que mon daron aimait partager avec un fiston qui en demandait toujours plus et plus encore ! L'âge adulte n'ayant rien arrangé, je continue à m'approvisionner à un rythme frénétique, à regarder le plus possible de péloches, histoire de satisfaire un appétit insatiable.

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