DEAD END DRIVE IN

L’actualité de notre époque vient régulièrement nous rappeler combien les difficultés à surmonter sont nombreuses : entre nos politiques capitalistes et les mouvements citoyens qui profitent aux casseurs, de nos factures en perpétuelles augmentations contre des salaires qui peinent à tenir la distance, sans oublier un pouvoir d’achat en baisse, notre vision de l’avenir est de plus en plus pessimiste. Mais ce n’est peut-être là qu’un effet générationnel, chaque époque amenant à avoir une réflexion sur son futur. Nous nous posons certainement les mêmes questions que nos aînés, à des degrés différents, mais les craintes, elles, ne changent pas beaucoup. Ces grandes questions, elles sont évoquées dans le cinéma et plus particulièrement dans le cinéma australien avec Le Drive In de l’Enfer. Alors faites vrombir votre moteur et préparez-vous à un voyage dans le passé, qui est en fait le futur… ouais, je sais, c’est pas simple sur le coup !

En 1995 le monde sombre dans un chaos sans nom. La récession, la mauvaise gouvernance, la corruption, le chômage,… sont les fléaux d’une société devenue violente, transformant les rues en véritable coupe-gorges. L’alcool et la drogue font des victimes en pagaille et, c’est bien connu, le malheur des uns fait le bonheur des autres, en l’occurrence : les dépanneurs ! Arpentant les routes à la recherche de carcasses, ils s’engouffrent dans la nuit espérant être le premier arrivé pour encaisser un maximum de fric. C’est ce que Jimmy, alias Crabs, espère un jour exercer comme métier. Le même que son beau-père, Frank, un gaillard robuste toujours prêt à en découdre avec ses concurrents. Malgré ses entraînements intensifs, Crabs reste bien trop frêle pour espérer un jour concrétiser son rêve. C’est pas faute d’essayer pourtant, mais son allure de « croquette » ne l’aidera pas à survivre bien longtemps dans cette jungle urbaine hostile, où la loi du plus fort règne en maître. Pour autant le gringalet ne perd pas espoir, et il compte bien s’en sortir pour combler de bonheur sa douce et tendre, la belle Carmen. Il est de ceux qui prennent la mer un mardi, troquant leurs Santiags contre une paire de Docksides, et d’autres, comme Crabs, qui prennent la route un jeudi, échangeant leur training contre un vieux singlet et une veste pourrie. Bref, on se donne les moyens de la réussite pour séduire une gonzesse qui, quoiqu’il arrive, n’a d’yeux que pour le gros serpent qui frétille dans le pantalon de son mec. Au moins le tombeur fera un bon choix en subtilisant la Chevrolet 58 (mais en fait datée de 1956) de Frank. Lancé à vive allure sur le bitume, sa dulcinée auprès de lui, le jeune homme se rend au Drive In pour y voir un film… mais surtout pour s’envoyer en l’air. Crabs et Carmen s’étreignent avec passion, ne prêtant plus attention au film et encore moins à l’environnement poisseux qui les entoure, lorsque, soudain, leur équilibre vacille. On vient de voler deux pneus de la Chevrolet ! Il y a de quoi l’avoir mauvaise, c’est vrai, si on vole vos roues vous ne seriez pas content. Et je connais des gens qui aimeraient mieux qu’on leur pique leur rétroviseur… n’est-ce pas ? Comme si la mésaventure n’était pas déjà si désagréable, voilà que Crabs découvre les voleurs… des policiers ! Aussitôt le jeune homme se rend dans le bureau du gérant des lieux, un certain monsieur Thompson, à l’allure un peu louche, qui ne prête pas une seconde attention au problème que rencontre son client. Au contraire, il les informe qu’ils vont devoir passer la nuit au Drive In, car le seul moyen de regagner la ville est d’emprunter l’autoroute. Ce n’est que le lendemain matin que l’effroyable vérité se dévoile à nos deux tourtereaux. D’abord le gérant leur remet un carnet de tickets, permettant au couple de se sustenter (je voulais utiliser un mot pédant, pardonnez-moi) auprès du fast food local. Ensuite, Crabs découvre que la clôture qui encercle le Drive In est électrifiée. Ils sont prisonniers de cet endroit sinistre, parmi d’autres individus qui représentent une jeunesse désœuvrée, des sans emploi qui n’ont rien d’autre que cette terre promise qui leur permet juste de survivre. Entassés dans les carcasses de voitures, abris de fortune si on peut ainsi le définir, l’espoir d’une vie meilleure n’est plus qu’une chimère. Ils errent sans but ne cherchant rien d’autre que la compagnie de leurs semblables. Mais pas pour Crabs ! Non, il n’est pas comme eux et il est hors de question de moisir ici. Il a des projets, il aime la liberté. Son cœur et son esprit sont remplis d’un idéalisme débordant, et il est bien décidé à prendre la poudre d’escampette dés qu’il le pourra. Avant d’y parvenir il devra se frotter aux impétueux caïds, à la fourberie du gérant et même à Carmen qui semble avoir trouvé ses marques. Elle ne souhaite plus rentrer, Crabs est désormais seul contre tous. Plus déterminé que jamais, il a peut-être trouvé la solution pour s’échapper. Il lui faudra une bonne dose de courage et une bonne étoile ne serait pas fortuite s’il veut y parvenir.

Dead End Drive In de son titre original nous vient donc tout droit du pays des Kangourous. Il s’agit ni plus ni moins d’un Ozploitation, dont le sujet traite principalement d’une fange de la jeunesse dans un futur proche. Mais déjà lointain pour nous. En effet le film date de 1986, mais son histoire se déroule en 1995. Un récit qui nous plonge rapidement dans la violence, laquelle transcrit cette rébellion envers un État qui, sans scrupules, considère ses citoyens comme des parias, des laissés-pour-compte. Cette violence permet à ceux qui la mène de prouver leur existence, versant sans vergogne dans l’immoralité, comme pour se sentir vivant au cœur de cette société décadente. Ainsi le film de Brian Trenchard-Smith rejoint les autres productions à la thématique toute proche – mais avec une plus grande envergure – comme par exemple Class of 1984, ou encore Les Guerriers de la Nuit. Sur fond de rock underground et culture punk post/apo, Le Drive In de l’Enfer s’oppose à la politique de son époque, présentant une vision défaitiste de l’avenir. Le seul espoir repose sur les frêles épaules d’un protagoniste qui prône ouvertement la liberté, n’hésitant pas à discourir sur l’absolu nécessité de la préserver. Le film va encore plus loin, touchant à la délicate question de l’émigration et du racisme. Et à bien y regarder, trente-trois ans après sa sortie, il est malheureux de constater que cela n’a pas pris une ride tant cela nous ramène à notre époque, laquelle paraît ne jamais en finir avec ce grand débat qui n’a pas lieux d’être. Les rouages d’un système grippé, c’est assurément le leitmotiv de la bobine qui accuse sans ambages tous ces nantis qui se glorifient de posséder le pouvoir, feignant de ne pas voir la rudesse du quotidien auquel se confronte leur population. De tout ceci le réalisateur en fait le procès, mais sans jamais se rendre compte que cela devient son cheval de bataille, plus que le nôtre finalement puisque nos attentes vont au-delà d’un film qui se fait tribunal public. D’ailleurs, c’est bien simple, au bout d’une demi-heure – pour être gentil – on a bien compris où se situent ses préoccupations. Cette évocation tristounette du devenir du genre humain, que le réal’ impute à une jeunesse je-m’en-foutiste, est évidemment peu flatteuse et on en vient à espérer que le gaillard ne se prenne pas trop au sérieux, ou se laisse guider aveuglément par la colère. Le personnage de Crabs laisse présager cette théorie, tant il est à l’opposé de l’édifiante galerie de quidams qui nous est proposée. On croise des suprémacistes, des camés, des bagarreurs,… tous arborant leur singularité par leur allure bien crade et leur côté revêche. Notre héros n’est définitivement pas de cette trempe. On a quand même bien du mal à le croire, car dés les premières minutes il endosse davantage le costume de l’anti-héros par excellence, incapable de se débrouiller seul. Le revirement soudain de sa nature est tellement inattendu, presque improbable, que cela confine au grotesque tant ce n’est pas crédible. Mais dans le fond, c’est peut-être bien la manière qu’a ce bon Brian de nous faire comprendre que nous sommes les acteurs de notre changement, cette force insoupçonnée qui sommeil au plus profond de notre être et qui ne demande qu’à éclore. Je fais sûrement de la psychologie de bas étages, mais il faut bien en ressortir quelque chose de plus optimiste, car à force de dénoncer les politiques, Trenchard-Smith s’enlise royalement, au point qu’il finit par en oublier de construire son film. Ainsi nous passerons d’une situation à une autre sans véritable fil conducteur si ce n’est que ce freluquet porteur de l’espoir de tout un peuple.

Ça manque donc cruellement de consistance, le réalisateur ne sachant pas très bien où il veut se diriger. Il parvient toutefois, sans vraiment beaucoup d’effort et à coup sûr sans vraiment le faire exprès, à glisser quelques notes d’humour. En témoigne cette fausse affiche de Sly dans la peau de John Rambo et intitulée : « Rambo 8 ! Rambo prend la Russie ». Ou encore cette scène dans laquelle Crabs engloutis un plat de spaghettis pendant que sa mère démolit ses aspirations. Quelques notes légères qui font plaisirs et qui se combinent assez bien avec une bonne dose d’action, toujours au rendez-vous histoire de nous faire monter l’adrénaline. On assiste à quelques beaux effets pyrotechniques qui ponctuent très régulièrement les séquences musclées. Bien que le déterminant choisi s’apparente à un doux euphémise : en effet Brian Trenchard-Smith doit être un peu pyromane dans sa tête, puisqu’il traîne constamment, quelque-part, un petit feu de camp et il n’est pas rare non plus de voir virevolter quelques braises. Ceci étant, le spectacle est plus qu’appréciable, prenant son essor dans les cascades les plus périlleuses, dont celle du final qui s’est inscrite dans le livre des records… mais chut, je n’en dit pas plus. Le Drive In de l’Enfer fût loin d’être un succès commercial, et si une suite à courtement été évoquée, elle ne verra pas le jour ! Cet échec il faut aller le chercher dans les discours sous-jacents évoqués peu subtilement tout au long du métrage. C’est là où le bât blesse et c’est plus que regrettable tant l’esthétisme même du film est séduisant à souhait. Dans cet univers glauque, bien crados, ça pue la pisse et la gerbe et les carcasses de bagnoles qui s’amoncellent est une métaphore macabre de la déchéance humaine. Elles s’alignent dans le drive in comme des pierres tombales dans un cimetière, image d’une amertume qui souligne le funeste destin qui nous attend. Pas moins de quatre-cent épaves furent nécessaires pour élaborer ce décor, et à cent dollars (australien) pièce, ça a tout intérêt à nous en mettre plein la vue. Inutile de préciser où le plus fort du budget est passé, vous l’aurez aisément deviner. Une partie de ce dernier sera aussi consacré aux effets spéciaux, pour au final, quand même, nous offrir une représentation digne et un peu intéressante sur le fond. Cela permet à la péloche de garder la tête hors de l’eau, jouant habilement sur les ambiances, dans un rythme suffisamment maîtrisé pour nous tenir en haleine. Dead End Drive In n’est donc pas foncièrement mauvais, c’est même un bon film de genre qui, une fois que l’on prend connaissance des doléances de son metteur en scène, et que l’on garde ça dans un coin de notre caboche, on peut en toute quiétude s’affaler dans notre fauteuil. Un p’tit joint à la main pour qui est friand (beurk, pas moi en tout cas) où une bonne petite mousse bien fraîche (aaah ça oui) et on a plus qu’à entamer le visionnage et à le savourer sans se poser trop de questions inutiles.

Une petite bisserie qui vaut clairement la peine, et si vous aimez ces atmosphères poisseuses tout autant que vous aimerez y croiser quelques êtres décérébrés, vous saurez l’apprécier comme il se doit. Pendant 88 minutes vous allez vivre une drôle d’expérience qui, certes, ne vous marquera pas au feutre indélébile, mais qui saura tout de même se rappeler à votre bon souvenir dés que le besoin s’en fera sentir.

Chronique initialement parue dans le premier numéro de L’Appel d’Azathoth

De Brian Trenchard-Smith (1986)

Avec : Ned Manning, Natalie McCurry, Wilbur Wilde,…

Ced Valentin
Avec un papa cinéphile qui me berça trop près du magnétoscope, il était tout naturel que j'attrape la bosse de la cinéphilie. Ainsi, de mes petits yeux émerveillés je pu découvrir tout un tas d'univers qui, aujourd'hui encore, me fascinent : Horreur, S-F, Action, Polar, Western,... des genres divers et variés que mon daron aimait partager avec un fiston qui en demandait toujours plus et plus encore ! L'âge adulte n'ayant rien arrangé, je continue à m'approvisionner à un rythme frénétique, à regarder le plus possible de péloches, histoire de satisfaire un appétit insatiable.

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