DRESSE POUR TUER

De par cette magnifique passion envers le cinéma qui nous anime, et nous fait vibrer au quotidien, nous (re)découvrons, parfois, des œuvres que l’on pourrait qualifier d’inclassables, tant leur impact, qu’il soit visuel, ou émotionnel, demeure intemporelle et laisse le sentiment de ne jamais rentrer dans une case ou un genre cinématographique prédéfinit. Cette étrange sensation, assez rare à vrai dire, reste durablement imprégnée sur nos rétines, et dans nos cœurs, même longtemps après visionnage de ces péloches pas tout à fait comme les autres. Intéressons-nous de plus près à l’une d’entre elles, avec l’éprouvant Dressé pour tuer de Samuel Fuller, et son berger blanc Suisse, pas super fan de chocolat…

Lorsqu’il décide, en 1982, d’adapter le roman Chien blanc de Romain Gary, le vétéran Sam Fuller (The naked kiss, Shock corridor et… Shark !… ça c’est bien !…) a déjà à son actif une longue expérience dans le milieu du 7 éme art. Metteur en scène, scénariste, et une multitude d’autres postes, passant, entre autres, de la production à l’interprétation, viennent parfaire un curriculum assez balèze plaidant en la faveur du pedigree du père Fuller. C’est donc à un artiste arrivé à sa pleine maturité, que le producteur Jon Davison (Starship troopers, ou encore Robocop en tant qu’exécutif), confie les rênes de ce projet aussi ambitieux, qu’il ne peut être délicat dans l’approche de son traitement.

En voiture, de retour sur le trajet de son domicile, Julie, une jeune actrice, renverse malencontreusement un superbe chien au pelage aussi immaculé que de la neige. Inquiète et remplie de culpabilité, cette dernière va conduire l’animal blessé chez le vétérinaire le plus proche. Quelques piqûres plus tard, et une fois qu’il va être remis sur pattes, le berger blanc va devenir l’inséparable compagnon de la douce et tendre comédienne, allant même jusqu’à défendre ardemment sa maîtresse face à l’agression d’un détraqué notoire. Avec le temps, le cabot va pourtant être la source de bien plus d’ennui que ne l’aurait imaginé la demoiselle. En effet, il semblerait que Mr Hyde, sacré nom pour un kleps, soit un chien dressé pour tuer, ça tombe bien, c’est le titre du film, tous les individus de couleurs foncées. Après avoir pu constater de quoi son ami canin était capable, Julie va emmener celui-ci auprès d’un dresseur, d’origine afro, spécialisé dans ce que l’on pourrait appeler, la dé-radicalisation pour animaux…

Abordant un sujet très fort et toujours aussi omniprésent dans l’actualité, le racisme et ses différentes formes en l’occurrence, Fuller va intelligemment déjouer les clichés récurrents de ce thème, et mettre en avant une facette pertinente d’un fléau qui est, à la base, à l’origine de toutes les gangrènes de l’espèce humaine : la haine. Cette saloperie, qui contamine les esprits et se répand aussi vite qu’une épidémie hautement contagieuse, va être présentée telle une maladie, presque incurable, que quelques protagonistes bien intentionnés vont tenter de guérir. Le réalisateur, va soulever la passionnante question de déterminer si les créatures de Dieu naissent foncièrement mauvaises, ou si elles le deviennent de par le biais de leur éducation, de ce qu’on leur enseigne, le tout sous l’influence naturelle du cadre socio-culturel dans lequel elles évoluent. De ce fait, l’attitude du white dog est un cas d’école. Keys, l’éducateur black, magnifiquement interprété par un Paul Winfield (le commissaire Traxler dans Terminator) en état de grâce, expliquera à Julie, sous les jolis traits de Kristy Mc Nichol (vue dans l’un peu chiant Dream lover d’Alan J. Pakula), que son animal a probablement été sournoisement molesté très jeune, et ce, par un noir, afin qu’il haïsse automatiquement toutes personnes n’étant pas blanche de peau. A voir les regards pleins de tendresse que Mr Hyde est à même de lancer à l’intention de sa propriétaire de fortune, on est en droit de penser qu’a quelques exceptions près, et oui, dans certains cas de figure, des humains/animaux ayant peut-être laissé quelques neurones sur la table d’accouchement doivent venir au monde déjà pas mal fracassé, et la, malheureusement, le contexte dans lequel ils grandiront ne changera probablement pas grand-chose, chaque être vivant va naître, non pas empli de bonté, mais tout au moins dans un état d’esprit neutre, et ouvert à ce qu’il va apprendre et à ce que l’on va lui inculquer. Ce qui veut donc dire que, dans la majorité des cas, à la base, personne n’incarne le mal, le mal, on le devient, sciemment, ou pas…

Autre thématique mis en lumière, aussi casse gueule qu’elle ne mérite débat, est celle soulevée par le toujours valeureux Keys, qui condamne le fait qu’une faute, aussi grave soit-elle, est automatiquement punie et pas nécessairement prise en compte dans le cadre d’une éventuelle rééducation. Doit-on tuer celui qui a commis l’irréparable, ou faut-il lui donner une seconde chance ? Si ce n’est pas litigieux ça… L’exemple parfait sera illustré par Fuller lors d’une séquence aussi douloureuse qu’elle n’est lourde d’ambiguïtés. S’étant fait la malle en douce du refuge dans lequel il est en phase de ré apprentissage, le chien blanc erre dans une petite ville. Soudain, il croise une personne noire qu’il se met à prendre en chasse. La victime s’en ira se réfugier dans une église, lieu saint par excellence, ça, nous le savons tous…, mais cela n’empêchera le berger Suisse de l’attaquer sauvagement et de lui donner la mort à même la maison du « saigneur ». Lorsque Keys, parti à sa recherche, récupère la bête, il décide de ne pas l’abattre et de continuer à croire qu’il réussira à changer ce loup en agneau. Mais l’homme qui vient d’être dépecé, mérite-t-il ce qu’il lui arrive lorsque l’on sait que son seul péché est de n’avoir pas besoin d’autobronzant ? Lorsque, volontairement ou pas, l’on devient un monstre, a-t-on le droit à une rédemption ? Une scène saisissante, ou le pelage immaculé de l’animal contraste avec les taches de sang qui recouvrent son abondante fourrure, pour encore accentuer l’acte abominable que vient de commettre le canidé. Car oui, en présence de son ennemi, le cousin très éloigné de Lassie devient une véritable machine à tuer, qui agit instinctivement, sans empathie, presque en self défense, attaquer pour éviter de subir, avec pour seul critère cette teinte de peau qu’on lui a appris à tant détester.

Principale attraction du métrage, qui possède pourtant un casting déjà très qualitatif, le sale dog verra chacune de ses redoutables attaques magnifiées par une mise en scène carrément inspirée d’un Sam Fuller très à l’aise avec ce qu’il porte à l’écran. Au demeurant bien aidé par une somptueuse photographie, signé par le très doué Bruce Surtees, ayant fait ses classes avec de grands metteurs en scène sur pas mal d’œuvres de, ou avec, l’immense Clint Eastwood, dont L’évadé d’Alcatraz, Josey Whales hors-la-loi ou encore L’inspecteur Harry, et d’un très chouette score portant la griffe du grand Ennio Morricone, Dressé pour tuer n’est, peut-être pas le métrage le plus personnel du regretté Samuel, mais, sans aucun doute, l’un (le?) plus réussi et abouti.

Incontestablement une œuvre choc, maîtrisé de bout en bout par un réal alors à l’apogée de son talent, White dog est sans conteste un film majeur, d’une importance capitale en ce début de glorieuse 80′. Que ce soit sur son aspect dramatique, ah, ce putain de twist final, ou pour son côté horrifique, l’influence qu’il va avoir sur d’autres métrages dits d’agression animalière est indéniable, Dressé pour tuer est, et restera certainement encore un moment, la référence en la matière. Lorsque l’on parvient à fusionner deux genres (drame, horreur) avec un brio aussi exceptionnel, tout en parvenant à poser sur pellicule des images d’une pertinence peu commune, qui resteront, probablement, à jamais gravées dans les mémoires des spectateurs un tant soit peu sensibles à ce type de récit, en exposant un sous-texte d’une puissance rare, de quel terme pourrait on se servir pour qualifier une pareille merveille cinématographique ? De chef-d’oeuvre très certainement…

DRESSE POUR TUER (Etats-Unis – 1982) de Samuel Fuller

Avec Kristy Mc Nichol, Paul Winfield, Burl Ives, Jameson Parker, Dick Miller, Robert Ritchie, Vernon Weddle, Christia Lang, Karl Lewis Milller, Karrie Emerson, Helen Siff, Glen Garner, Terrence Beasor…

Tom
Né à l'aube des glorieuses 80' à même la moquette de l'arrière-salle d'un vidéoclub, c'est par le biais de nos mythiques VHS que j'ai eu mes premiers émois cinématographiques. Amateur de péloches italiennes bien saignantes, grand fan devant l'éternel de Lamberto Bava et féru de ciné de genre US, le bis (mais pas que...) est pour moi une addiction dont je ne souhaite me défaire.Je vous contamine ?

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